Chinois de Tahiti : Des premiers migrants à la naturalisation 1865 – 1973

Emigrés chinois au milieu du XIXe siècle - Photo extraite de l'ouvrage Histoire et portrait de la communauté Chinoise de Tahiti par l'association Wenfa & B. Hermann, Edition C. Gleizal. Illustration la Chine impérialiste26 février 1943: cérémonie au Kuo Men Tong de Papeete de la communauté chinoise pour célébrer le troisième anniversaire du mouvement de libération nationale de Tchang Kaï ChekSpectacle dansant Chinois à TahitiDanseurs de Tamure sur la plage à TahitiPage de titre du mémoire de défense de l'avocat Maitre Goupil contre les taxes anti-chinois en 1898 Monsieur Tchung Fo Chung (Chin Foo) et une partie de sa famille photographiée par L. Gauthier, début du XXe siècle. Commerce européen de Tahiti, début du XXè siècle - (Cl.Gauthier - coll. R.P O'Reilly) Photo extraite de l'ouvrage Histoire et portrait de la communauté Chinoise de Tahiti par l'association Wenfa & B. Hermann, Edition C. Gleizal magasin chinoisimport export shun wo chong tahiti polynesieFête de l'association philanthropique dans les années 1950 - Photo extraite de l'ouvrage Histoire et portrait de la communauté Chinoise de Tahiti par l'association Wenfa & B. Hermann, Edition C. GleizalOuverture nouveau magasin Aline TahitiPhotos de Papeete dans les années 60Port de Hong-Kong, 1865. Trois cent trente-sept Chinois s’entassent sur le trois-mâts prussien Ferdinand BrummUne vue de Papeete, photographie de P.E Miot - 1869-1870 - Collection Musée de Tahiti et des Iles - Te Fare ManahaNégociant chinois et son fils, une des premières photographies d'un membre de la communauté chinoise dans les années 1880 Groupe de Chinois jouant dans un restaurant de la ville de Papeete

Cent cinquante ans auparavant, en mars 1865 débarquaient sur l’île de Tahiti, 337 travailleurs d’origine chinoise, événement qui marqua la naissance d’une communauté chinoise dans nos îles. Indissociable de l’histoire contemporaine du pays, cette communauté a oscillé entre tradition et modernité, intégration et retour au pays, comme vous le découvrirez dans cet article, premier d’une série en deux parties, consacré aux Chinois de Tahiti. Retour sur ce premier siècle d’histoire, de l’arrivée des premiers coolies à la loi du 9 janvier 1973 qui leur accorde la nationalité française.

 Une communauté solidaire

À Atimaono, les conditions de vie et de travail sont très dures. Les hommes vivent confinés sur la plantation et triment 12 à 15 heures par jour pour cultiver le coton, les caféiers et la canne à sucre. Certains y laisseront la vie, d’autres n’hésitent pas à fuir vers les îles Sous-le-Vent, territoire encore indépendant donc hors de portée de l’administration coloniale. À cela s’ajoutent des tensions entre travailleurs Hakkas et Puntis qui finissent parfois en rixes. En 1869, un homme est tué lors d’une de ces bagarres. Plusieurs Chinois sont immédiatement arrêtés et quatre sont condamnés à mort. Finalement trois seront graciés ; le dernier, lui, sera guillotiné. Il s’appelait Chim Soo Kung. Était-il réellement coupable ? L’histoire raconte qu’il se serait sacrifié pour ses camarades afin d’éviter un châtiment collectif. Aujourd’hui encore, Chim Soo Kung est considéré comme un martyr par la communauté chinoise qui se recueille chaque année devant son mausolée, au cimetière chinois de la commune d’Arue. Au-delà des conflits internes, cet homme est le symbole d’une communauté soudée et solidaire.

Port de Hong-Kong, 1865. Trois cent trente-sept Chinois s’entassent sur le trois-mâts prussien Ferdinand Brumm. Originaires de Guangdong, une province du sud-est de la Chine, ils appartiennent aux groupes ethniques des Hakkas et des Puntis (Cantonais). Pour la plupart, il s’agit de paysans pauvres prêts à toutes les aventures pour faire fortune et, surtout, améliorer le sort de leurs familles qu’ils laissent derrière eux, dans un pays alors exsangue, rongé par les guerres, les catastrophes naturelles, la famine et l’insécurité. Le navire les conduit sur l’île de Tahiti, territoire alors sous protectorat français, où un contrat de travail les attend. Ils ont été engagés par la Tahiti Cotton and Coffee Plantation Cy Ltd afin d’exploiter les terres d’Atimaono, une des rares grandes plaines de Tahiti (située sur le territoire de l’actuelle commune de Papara sur la côte ouest de l’île). Depuis l’abolition de l’esclavage en 1848 en France, les grands propriétaires terriens ont besoin de trouver une main d’œuvre bon marché, solide et courageuse : l’immigration chinoise de 1865 s’inscrit totalement dans cette requête. Le 25 mars 1865, après 83 jours de mer dans des conditions particulièrement difficiles, les coolies – terme désignant les travailleurs d’origine asiatique – rejoignent la plantation. Deux autres « convois » de migrants sont attendus dans les mois qui suivent. En tout, plus de 1 000 Chinois sont enregistrés en 1866. Cette première vague d’immigration, autorisée par l’administration française, marque la réelle installation de la communauté chinoise en Polynésie, même si, de façon marginale, quelques Chinois étaient déjà présents bien avant 1865.

Cette solidarité se retrouve en 1873, lorsque la compagnie agricole fait faillite et abandonne ses travailleurs. Livrés à eux-mêmes, ils trouvent de l’aide auprès des quelques Chinois installés en ville. L’entraide s’est exprimée également lors des deux grandes périodes d’installation des Chinois, de 1907 à 1914 (2 512 immigrés) et de 1921 à 1928 (2 152 immigrés) à travers le Tungka kanhe. Cette pratique est à l’origine du développement des activités commerciales de la communauté chinoise dans les îles et les « districts », terme désignant les localités de l’île de Tahiti en dehors de la capitale, Papeete. Elle consiste pour un grossiste de Papeete, ou un gros commerçant, à aider un petit détaillant en lui fournissant des marchandises à crédit sur parole et sans aucun contrat. Le remboursement se faisant à la discrétion du bénéficiaire. Enfin, il y a les nombreuses associations d’entraide comme la Société de secours mutuels qui deviendra, en 1911, la SCI Si Ni Tong, une entité toujours existante d’ailleurs.

 

De l’immigration temporaire à une présence plus durable

Avec la disparition de la grande plantation, beaucoup de Chinois (principalement des Puntis) quittent alors Tahiti pour retourner en Chine ou poursuivre l’aventure vers d’autres contrées. En 1892, on recense donc moins de 350 Chinois majeurs dans ce qui est alors appelé les Établissements français de l’Océanie et qui correspondait, à peu de chose près, à l’actuelle Polynésie française. Tous sont identifiés par un système de numérotation instauré par l’administration française, afin de pallier le problème de la langue et de la complexité des noms, mais aussi pour mieux les contrôler. Ces anciens coolies obtiennent un permis de séjour, louent des terres, deviennent marchands, maraîchers, épiciers, etc. Ils n’hésitent pas à ouvrir de petites boutiques dans les districts ou les îles éloignées de Tahiti. Là, ils se rendent indispensables auprès de la population polynésienne. Célibataires lors de leur débarquement à Tahiti, ces Chinois de la première heure ont su se fondre dans la société locale en s’unissant très souvent à des Polynésiennes. Leurs enfants, nés de ce métissage, ne reçurent pas particulièrement d’éducation chinoise. De fait, les descendants de ces premiers Chinois ne sont pas assimilés à la communauté chinoise d’aujourd’hui. Celle-ci puise ses origines dans les migrations successives à partir des années 1880, avec notamment l’arrivée de Chinoises. Ce seront-elles les gardiennes de la tradition.

Victimes de taxes discriminatoires

Si les Chinois étaient jusque-là considérés comme des ouvriers agricoles dociles, s’inscrivant dans le cadre d’une migration temporaire et contrôlée, l’évolution de leur situation et l’arrivée de nouveaux migrants n’est rapidement plus du goût des colons et des commerçants européens. Très virulents, ces derniers ne cessent de dénigrer et de vilipender la communauté chinoise. Ils leur reprochent une vie dépravée, en raison de leur passion pour les jeux d’argent et leur goût pour l’opium. En réalité, comme le souligne Gérald Coppenrath, dans son livre Les Chinois de Tahiti, les grandes maisons européennes souffrent de voir le commerce de détail déjà en partie conquis par les boutiques chinoises. Devant la pression, le conseil général décide d’instituer une « taxe d’immatriculation » de 2 500 Fcfp pour tout immigrant qui débarque à Papeete.

La somme, très importante pour l’époque, est finalement revue à la baisse, mais, cette fois, elle s’applique aux ressortissants patentés. Les Chinois jugent la mesure discriminatoire et cinquante commerçants engagent alors un avocat, maître Goupil, afin de les défendre. Il faudra attendre deux ans avant que le Conseil d’État ne leur donne raison. En 1899, il est entendu que les patentés chinois ne paieront aucune taxe d’immatriculation et seront traités à égalité avec les autres commerçants. En réalité, les Chinois devront payer d’autres taxes dites de séjour…

Devant la décision du Conseil d’État, les colons sont furieux. Parmi les mécontents, on retrouve le célèbre peintre français Paul Gauguin, installé à l’époque en Polynésie française, qui se montre particulièrement acerbe et violent envers la communauté chinoise : « (…) Cette tache jaune souillant notre pavillon national me fait monter le rouge de la honte à la face. (…) L’étranger, comme nous, vit d’un certain luxe, et à mesure qu’il fait fortune, il augmente ses dépenses, entretient un courant de capitaux et concourt à la fortune publique. Tandis qu’avec le Chinois, il n’y a rien de tout cela : l’argent entre dans sa caisse et s’en retourne en Chine ; (…) On peut donc voir avec quelle facilité et quelle rapidité le Chinois aura tout absorbé en ne nous laissant à nous autres qui sommes cependant à Tahiti chez nous, une terre française, rien. Rien à nous mettre sous la dent. »

L’idée de retour omniprésente

Malgré ces attaques et ces discriminations, les Chinois de Tahiti ne se révolteront jamais. Hormis la mobilisation des patentés pour la suppression des taxes, ils adoptent une posture discrète et vivent en vase clos : les enfants sont scolarisés dans les écoles chinoises. L’école française leur est longtemps inaccessible en raison de la barrière de la langue, mais aussi parce qu’il y a une certaine hostilité à leur égard quand elle n’est pas tout simplement trop coûteuse. Les associations sont omniprésentes et même les mariages ne sont pas enregistrés par un officier d’état civil français, mais célébrés au sein de la communauté. Ce phénomène s’explique, en partie, par l’attachement des Chinois pour la tradition, pour leurs ancêtres, et par cette idée très présente d’un retour au pays. En marge des grandes vagues d’immigration, dont la dernière se situe entre 1921 et 1928, il y a toujours eu des mouvements de retour.

À la fin de la seconde guerre mondiale, alors que la Chine est délivrée du joug japonais, l’idée de retour à la patrie se fait de plus en plus pressante pour une partie de la communauté. En 1947, 757 Chinois embarquent donc à bord de deux paquebots mixtes de la compagnie des Messageries Maritimes spécialement déroutés sur Papeete. Il s’agit, pour beaucoup, de personnes âgées, soucieuses de finir leurs jours en Chine, mais également de jeunes dont les parents souhaitent parfaire l’éducation chinoise. Ce retour au pays s’avère très vite une erreur pour ces Chinois de Tahiti qui découvrent, en 1949, un autre visage de la Chine, celui de Mao Zedong et de sa doctrine communiste. Beaucoup veulent revenir à Tahiti, mais n’y parviendront jamais. « Cette expérience malheureuse, en 1949, nous a fait prendre conscience que l’avenir des Chinois de Tahiti se trouvait en Polynésie française. À partir de là, nous avons définitivement écarté l’idée de retour », témoigne Guy Yeung, le président de l’association Wen Fa à l’origine du livre Histoire et portrait de la communauté chinoise de Tahiti.

Vers la naturalisation et l’intégration

Cet événement et cette nouvelle posture vont modifier les comportements. L’éducation, jusque-là dispensée dans les écoles chinoises, bascule vers un cursus classique français. L’arrivée à Tahiti de missionnaires chrétiens expulsés de Chine favorise également l’adhésion de la communauté chinoise au christianisme et à la scolarisation des enfants dans des établissements privés catholiques. En 1964, les écoles chinoises ferment. Dans le même temps et au niveau diplomatique, la France reconnaît l’existence de la République populaire de Chine. Cela crée immédiatement une vive inquiétude au sein de la communauté qui ne soutient pas l’idéologie de Mao Zedong. La question de la naturalisation française, jusque-là peu revendiquée par les Chinois – si ce n’est pour pouvoir acheter des terres réservées aux Français – est au cœur des discussions et interrogations. L’association de l’Union pour le devenir de la Polynésie française sera particulièrement active dans cette démarche d’intégration qui a commencé depuis plusieurs années, mais très lentement et de façon chaotique. Ce sont finalement des événements géopolitiques qui vont accélérer les choses. En octobre 1964, la Chine fait exploser sa première bombe atomique. La course aux armements bat son plein. La France, dirigée par le général de Gaulle, est lancée dans un vaste programme de nucléaire militaire avec un premier tir dans le Sahara en 1960. Pour effectuer des essais de son armement, elle va installer en Polynésie française et plus particulièrement sur les atolls de Fangataufa et Moruroa, à 1 200 km au sud-est de l’île de Tahiti, le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP), ce qui sera chose faite dès 1964, avec la réalisation d’un premier essai en juillet 1966. Dès lors, la Polynésie française devient une zone hautement sensible et stratégique pour l’État. Nul doute que les autorités politiques veulent intégrer rapidement les ressortissants chinois. « ll fallait des citoyens qui votent bien, car il y avait déjà une volonté indépendantiste », rappelle Louis Shan Sei Fan, généalogiste.

En 1965, 378 naturalisations sont accordées, en 1966, elles seront 414. C’est un début. La loi du 9 janvier 1973 accorde enfin la nationalité française à la quasi-totalité des 10 000 Chinois de Polynésie française, plus de 100 ans après leur arrivée. Une nouvelle page de l’histoire des Chinois de Tahiti va s’écrire dans une Polynésie en plein bouleversement provoqué d’abord par le boom économique généré par les activités du CEP, mais aussi par une véritable ouverture au monde de nos îles qui accueillent les premiers jets.

Alexandra Sigaudo-Fourny

Le monde au milieu du XIXe siècle

 

Chine

Au cours du XIXe siècle, l’empire Qing doit faire face à une forte agitation sociale, une croissance démographique explosive, et des ingérences de plus en plus marquées de la part des puissances occidentales. La volonté britannique d’ouvrir le commerce et notamment de poursuivre ses exportations d’opium, que des édits impériaux rendaient illégales, aboutit à la première guerre de l’opium, en 1840, et à la défaite chinoise (traité de Nankin, le 29 août 1842). Les Britanniques obtiennent le libre commerce de l’opium et surtout la concession de l’île de Hong Kong qui va favoriser les migrations.

États-Unis

Dès 1850, les Chinois émigrent vers la Californie saisis par la fièvre de l’or, ils travaillent principalement à la construction des chemins de fer. De 1861 à 1865, la guerre de Sécession, qui tient principalement à des divergences économiques entre le nord et le sud fait rage et affaiblit le pays. Le coton et la question de l’esclavage sont au cœur du conflit.

France

De 1851 à 1870, la France vit sous le Second Empire de Napoléon III. L’esclavage vient d’être aboli (1848) et la révolution industrielle est en marche. L’industrie française du textile est en pleine expansion et nécessite beaucoup de coton. Outre-mer, les troupes marines de Napoléon III jettent les bases d’un nouvel empire colonial que la IIIe République aura à cœur d’étendre.

Le reste de l’Europe

Industrialisation, explosion démographique, démocratisation et nationalisme sont les maîtres mots du XIXe siècle. Les aspirations nationales qui s’affirment en particulier en Europe modifient progressivement la carte politique du continent. Ces transformations marquent aussi l’échec d’un certain « ordre européen » qui conduit au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Chinois de Tahiti : Des premiers migrants à la naturalisation 1865 - 1973
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Cent cinquante ans auparavant, en mars 1865 débarquaient sur l'île de Tahiti, 337 travailleurs d'origine chinoise, événement qui marqua la naissance d'une communauté chinoise dans nos îles. Indissociable de l'histoire contemporaine du pays, cette communauté a oscillé entre tradition et modernité, intégration et retour au pays, comme vous le découvrirez dans cet article, premier d'une série en deux parties, consacré aux Chinois de Tahiti. Retour sur ce premier siècle d'histoire, de l’arrivée des premiers coolies à la loi du 9 janvier 1973 qui leur accorde la nationalité française.
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Welcome Tahiti
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