Destins et secrets de nos îles

Cascade sur l'île de FATUI VA. - © P. BacchetSpectaculaires côtes de Fatuiva, archipel des Marquises. Fatuiva est une île «jeune» car remontant seulement à 1,6 million d’années. - © P. BacchetPresqu’île de Tahiti avec sa barrière corallienne - © Ben ThouardCône volcanique de l’île de Mehetia, vieille de 25 à 70.000 ans seulement. Elle constitue le somm et d’un point chaud volcanique actif - © P. BacchetCascade de la vallée de Fataua, île de Tahiti. - © P. BacchetPtilope des Tuamotu, espèce endémique des atolls des Tuamotu - © P. BacchetFormation coralienne dans l’archipel des Gambier - © P. Bacchettiare Apetahi, variété endémique des plateaux du Temehani à Raiatea. - © P. BacchetPasse de l’atoll de Manihi et sa riche faune sous-marine. - © P. BacchetVolcan de la ceinture de Feu du Pacifique : le Rabaul en Papouasie-Nouvelle Guinée. - © Taro TaylorVue générale de l’île de Tahiti - © P. BacchetEntre l’atoll et l’île haute : Maupiti, île vieille de 4,4 millions d’années - © P. Bacchet
Destins et secrets de nos îles
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Comment naissent les îles polynésiennes ? Que vont-elle devenir ? Pourquoi ces singularités et cette beauté ? Réponses avec cet instructive voyage dans le temps et l’espace.

Je suis perdue au milieu de l’immensité du Pacifique, et déjà, par ma situation géographique, je fais rêver… Si je suis déserte, bordée d’une plage de sable blanc immaculé, plantée de quelques cocotiers et baignée par des eaux turquoise et délicieusement chaudes, je deviens alors le lieu de tous les fantasmes… Bien sûr, vous avez deviné qui je suis. Ne me dites pas qu’il vous faut encore des indices ! Robinson Crusoé, Pitcairn, Rapa Nui… mais aussi, Tahiti, Bora Bora, les Tuamotu, les Marquises. Bien sûr, vous avez trouvé, je suis… une île. Ces poussières de terre émergée sont des centaines dans l’Océan Pacifique, le « Grand Océan ». Elles sont généralement de taille modeste : de quelques centaines de mètres carrés – on préfèrera parler d’îlot – à quelques dizaines de kilomètres carrés. On utilise le nom d’îles pour les deux grandes terres qui forment le nord et le sud de la Nouvelle-Zélande. Ces deux grandes « îles » ont pourtant une origine fort différente de ces minuscules petits points posés sur la carte, nous n’en parlerons pas ! Quant à l’Australie, ce n’est plus une île mais un continent, elle aussi, est hors de notre propos!

À l’origine des îles océaniques du Pacifique

Mais comment ces petits confettis de terre sont-ils apparus au milieu de l’immense océan ? Longtemps, la question s’est posée et certains à l’imagination débordante y ont vu les restes d’un continent englouti : l’Atlantide et ses soi-disant « mystères », Mu, le « continent perdu » ou englouti, on vous laissera choisir ! Après les travaux du scientifique Wegener dès 1912 et les études qui en ont découlé, il a bien fallu admettre que ces théories étaient fantaisistes. On a alors compris que la croûte terrestre n’était pas statique, qu’elle était formée de plaques gigantesques et que ces plaques et même les continents, bougeaient les uns par rapport aux autres. La théorie de la tectonique des plaques, la dérive des continents était née, largement vérifiée depuis… Et nos îles du Pacifique, y sont intimement liées. Nous vous proposons donc de suivre la vie d’une de ces îles océaniques apparues au milieu « de nulle part », de sa naissance jusqu’à sa mort.

Il convient tout d’abord de brosser un tableau de la situation géologique du bassin Pacifique. Le fond de la plus grande partie de l’océan Pacifique est formé par une gigantesque plaque lithosphérique solide : la plaque Pacifique. Celle-ci, la plus grande de la Terre, se forme sans discontinuer depuis des millions d’années au niveau d’une zone appelée « dorsale médio-océanique » située à l’est. Elle se forme par apport permanent de nouveaux matériaux basaltiques. Une dorsale est une véritable fracture dans l’écorce terrestre, une chaîne de volcans sous-marins, où les matériaux basaltiques remontent du manteau et s’épanchent des deux côtés formant la croûte océanique. On s’est aperçu que plus on s’éloigne de la dorsale, plus le fond océanique est ancien. Jusqu’à 180 millions d’années vers l’ouest du Pacifique ! Les matériaux récents poussent les matériaux plus anciens à la façon d’un tapis roulant qui « flotte » littéralement sur la partie supérieure du manteau terrestre appelée l’asthénosphère. Au sein de celle-ci, de complexes phénomènes engendrent de grandes quantités de chaleur, mettant en fusion les matériaux. Se créent alors des mouvements de convection du magma, un peu comme ce qui se passe dans l’eau d’une casserole placée sur le feu. Entre la poussée exercée par l’apport de nouveaux matériaux et ces mouvements de convection, notre plaque dérive lentement vers le nord-ouest. En se basant sur l’âge des différentes zones, on a pu déterminer sa vitesse de progression. Suivant les lieux, elle varie de 8 à 18 cm par an en moyenne, occasionnant des failles dites « transformantes ». L’Océan Pacifique a donc tendance à s’agrandir… Mais comme la Terre n’est pas « extensible », de l’autre côté du Pacifique, tout à fait à l’ouest, la plaque océanique disparaît en plongeant sous les plaques continentales dans des zones dites de subduction comme la côte est du Japon ou de l’île nord de la Nouvelle Zélande. Malheureusement pour ces régions du globe, ces glissements ne se font pas sans heurts, occasionnant tremblements de terre, tsunamis et éruptions volcaniques : c’est la ceinture de feu du Pacifique avec les volcans les plus actifs de la Terre.

Dans les temps très anciens

Mais revenons dans nos îles ! Sous toute l’actuelle Polynésie française, le relevé des fonds sous-marins montre un bombement de la croûte terrestre de plusieurs centaines de mètres (le plancher océanique est remonté de près de 600 m). Cette sorte de gigantesque « cloque » résulte de l’accumulation d’une masse magmatique considérable. C’est le Superbombement du Pacifique Sud sur lequel on trouve de nombreuses îles et monts sous-marins. Les îles s’étendent le plus souvent en chapelets sur plusieurs centaines de kilomètres et constituent des archipels : archipel des Australes-Cook, de la Société, des Tuamotu, des Marquises etc. Ces archipels avaient depuis longtemps attiré l’attention des géologues car les îles étaient comme alignées et ces alignements accusaient tous une direction voisine. Lorsqu’on a pu dater les roches de ses îles on s’est aperçu que plus on allait vers le Nord-Ouest, plus les îles étaient anciennes. Ainsi, alors que l’île de Mehetia au sud de l’archipel de la Société n’est vieille que de 25 à 70 000 ans, celle de Maupiti à l’autre extrémité de l’archipel accuse une ancienneté de 4,4 millions d’années environ. Et entre ces deux extrêmes, les âges s’échelonnent : 1 million d’années pour Tahiti, 1,7 million pour Mo’orea, 2,6 pour Huahine, 3,4 pour Bora Bora. On retrouve le même phénomène aux Marquises: Fatu Hiva au sud des Marquises n’a que 1,6 million d’années alors que Nuku Hiva a 4,2 millions d’années et Eiao, à l’extrême nord des Marquises, est vieille de plus de 5,5 millions d’années.

 

Du fond de l’océan, je née…

Les géologues ont concentré leurs recherches sur l’extrémité sud-est de ces alignements et c’est en recherchant sous l’eau qu’ils ont découvert le sommet de jeunes volcans encore immergés. C’est donc à l’extrémité sud-est des chapelets d’îles que s’étaient formées les îles les unes après les autres. C’est le géophysicien canadien Tuzo Wilson qui, en 1963, a émis l’hypothèse de l’existence des « points chauds », des lieux dont la position est fixe alors que la plaque lithosphérique passe lentement au-dessus. De temps à autres, à cause de mécanismes non encore bien connus, un panache de magma perfore la plaque lithosphérique et s’écoule sur le plancher océanique. Un volcan sous-marin est né. Du fait de l’épaisse couche d’eau qui la surmonte, cette éruption sous-marine passe totalement inaperçue en surface. Éruption après éruption, la masse de magma émise grossit pour former un cône volcanique. Il lui faudra plusieurs centaines de milliers d’années pour grandir de 4 ou 5 000 m et que son sommet émerge hors de l’océan pour former notre île. L’étude des différents archipels montre que l’espérance de vie de cette île n’est, en moyenne, que d’une dizaine de millions d’années. Ces volcans, haut de plus de 9 ou 12 000 m par rapport au plancher océanique, rivalisent en taille avec les plus grands volcans continentaux.

En Polynésie française, on compte six points chauds dont trois seulement sont actifs : au sud de Tahiti, c’est le volcan actif de Mehetia (dernière éruption en 1986), au sud-est des Gambier, celui de Pitcairn, et à l’extrême sud des Australes, le volcan sous-marin McDonald (1988) qui culmine aujourd’hui à seulement quelques dizaines de mètres sous la surface de l’océan. Des éruptions de ponce ont déjà été relevées. Nul doute que dans « un certain nombre d’années », ce volcan émergera. Ce sera alors un spectacle semblable à celui de la petite île récemment émergée au large du Japon. Les éruptions se poursuivant, l’enfantement se fait dans des gerbes de roche en fusion et de vapeur d’eau. Au contact de la lave à 2 000 °C, l’eau de mer est vaporisée, créant de grands panaches blancs. C’est le mariage du feu et de l’eau. Ces éruptions aériennes s’accompagnent de projections diverses : bombes volcaniques, gaz, etc… Une île est née. Bien que l’enfantement se soit fait dans d’épouvantables fracas, alliant feu, roches et eau, cette île est fragile. Les matériaux pyroclastiques peuvent rapidement être détruits par l’action de la houle. Mais si les émissions sont abondantes et que les coulées sont d’un bon et solide basalte, alors, il y a des chances pour que la nouvelle-née résiste aux éléments naturels.

Le point chaud des Marquises, celui de l’île de Rurutu dans les Australes et de Rarontonga n’ont pas aujourd’hui de manifestation volcanique actuelle ou récente connue. Bien sûr, il existe d’autres points chauds dans le Pacifique. L’exemple de l’archipel de Hawai’i en est un excellent témoin. S’y trouve le volcan Mauna Kea qui s’élève à plus de 10 000 m au-dessus du plancher océanique et est l’un des plus importants volcans de la Terre.

La jeune île n’est pour le moment qu’un chaos de roches volcaniques noires et nues, battu par le vent, les pluies et  par la houle océanique qui commence son lent travail de sape. Petit à petit, les contours de la côte se dessinent. L’océan arrache des pans entiers de scories qui dévalent les pentes sous-marines du volcan vers les abysses.

La vie arrive

La vie va s’installer progressivement sur ce qui n’est pour le moment qu’un monde minéral stérile. Ce « caillou » isolé au milieu de l’océan représente un excellent lieu de halte, voire de nidification pour certains oiseaux marins ou autres. Accrochées aux pattes de certains d’entre eux, mélangées à leurs excréments, ou apportés par le vent, des spores de fougères, des graines légères de graminées ou même plus lourdes vont atterrir sur l’île. Si certaines meurent, d’autres vont trouver dans une microfissure, l’humidité et les éléments minéraux résultant de la désagrégation chimique du basalte nécessaires à leur germination et à leur développement. Les premières fougères, les premiers lichens puis les premières graminées vont petit à petit coloniser l’île, créant de bonnes conditions pour la nidification de certains oiseaux… Lesquels, grâce à leurs fientes vont davantage enrichir le sol. Les courants marins qui battent la côte pourront apporter des graines plus grosses mais qui flottent, voire des lézards, des fourmis, des araignées et d’autres insectes accrochés aux éléments d’un radeau de branches résultant de crues sur une autre île, voire un lointain continent. Vent, oiseaux, courants marins sont des facteurs importants de dispersion et de colonisation. Des plantes plus importantes, des arbres même, vont commencer à se développer, créant un environnement animal et végétal très riche et très diversifié. Une forêt va se développer, procurant nourriture et abri à ses hôtes. Et cette situation va durer des millions d’années. Du fait de leur long isolement, suite à diverses mutations, les plantes et les animaux vont se différencier des espèces légèrement différentes des espèces d’origine. Des espèces propres à notre petite île, que l’on ne retrouvera nulle part ailleurs : des espèces endémiques. Le taux d’endémisme dans les îles du Pacifique est particulièrement important. Un équilibre naturel va se créer.

Sous la surface de l’eau, apportés par les courants marins, des larves de madréporaires vont se fixer et coloniser les pentes supérieures du cône volcanique, construisant progressivement un récif corallien. Les petits polypes qui construisent ces édifices abritent dans leurs tissus des algues qui ont besoin de lumière et d’oxygène. Ils préfèrent donc être près de la surface et bénéficier d’eau normalement salée et riche en oxygène. Ils ne se développeront pas au droit des vallées qui apportent des eaux douces chargées de particules organiques et minérales arrachées à l’île : ce seront les passes.

Et l’homme à son tour…

Et puis, un jour, à bord de leurs pirogues doubles, les premiers hommes posent le pied sur son rivage : ce sont les Polynésiens. Avec eux, ils apportent de nouvelles espèces végétales : celles qui sont utiles pour s’alimenter, construire les habitations, fabriquer des ustensiles, des vêtements…  Mais aussi d’autres, moins désirables, apportées involontairement, qui peuvent trouver d’excellentes conditions pour proliférer et envahir toute l’île. L’équilibre risque d’être rompu.

Ces hommes apportent aussi, volontairement ou non, des animaux : cochon, chien, rat, souris, araignées et autres insectes, etc. qui, eux aussi vont coloniser plus ou moins rapidement les plus petits coins de l’île pour peu qu’ils reprennent leur liberté et que le milieu leur soit favorable. D’autant qu’à part l’homme ils n’ont pas beaucoup de prédateurs. Siècle, après siècle, l’homme va aussi modifier les paysages à son profit : abattage d’arbres, brûlis, terrasses de cultures, irrigation, etc. Ultérieurement, les occidentaux apportent encore davantage d’espèces animales et végétales. Plus tard, au nom du progrès et du développement économique, avec l’arrivée d’engins puissants qui remplacent pelles et pioches, ce sont des pistes, puis des routes, des ouvrages d’art, une urbanisation de plus en plus importante, la création d’équipements divers. Notre petite île a bien changé depuis sa naissance, 4 ou 5 millions d’années auparavant. Mais ce bouleversement n’est qu’une petite étape de sa vie : il lui reste encore à vivre environ 5 millions d’années…

Immuable ?

Certes, à l’échelle d’une ou deux générations, l’île paraît quasiment immuable. La réalité est tout autre car l’île change, et surtout elle se déplace et se dirige inexorablement vers sa fin. Il y a tout d’abord ces phénomènes naturels comme l’érosion qui affectent son relief. Les eaux de ruissellement altèrent et décomposent les roches les plus dures. Les roches volcaniques sont soumises à des phénomènes chimiques et se désagrègent… Les petites radicelles de la végétation s’infiltrent dans les plus petites fissures qu’elles élargissent année après année. Des blocs vont se détacher des coulées volcaniques. Quelquefois, ce sont des masses considérables qui se détachent. Jour après jour, l’île perd de l’altitude et du volume. Ces dernières années tout particulièrement, avec le réchauffement climatique et sa conséquence, une lente remontée du niveau des océans, force est d’observer que la ligne de côte se modifie et que l’île perd peu à peu de sa surface… Marées, houle, cyclones, tous concourent à la destruction de l’édifice. Bloc après bloc, particule après particule, l’action mécanique des eaux de ruissellement, de la houle, et parfois l’Homme lui-même… détruisent l’île.

 

Lente disparition

Cette destruction est importante, mais il y a plus grave et plus inexorable. En s’éloignant de la dorsale, la plaque océanique se refroidit, ce qui provoque son épaississement. De quelques kilomètres au niveau de la dorsale, son épaisseur va atteindre 100 ou même 200 km avant la plongée sous la plaque continentale, la subduction. Sa masse augmente d’autant et exerce une pression de plus en plus importante sur l’asthénosphère. Du coup, au fur et à mesure de sa progression vers l’ouest, la plaque Pacifique s’enfonce : c’est le phénomène de subsidence. Un enfoncement considérable car, alors que la dorsale n’est qu’à 2 500 m sous le niveau de la mer, les profondeurs d’est en ouest s’accroissent jusqu’à atteindre 6, 8 ou même 12 000 m au niveau des fosses, là où la plaque plonge sous la plaque continentale. Et les îles, entraînées par le mouvement de la plaque s’enfoncent elles aussi. Les récifs coralliens qui les cernent, toujours avides de lumière, survivent en poursuivant leur croissance vers le haut, véritable couronne de corail qui ceint l’agonie de l’île. Bientôt, seuls les derniers sommets de l’île qui ont échappé à l’érosion dépasseront de l’eau. C’est ce que l’on observe aujourd’hui à Bora Bora, à Maupiti… Dans quelques millions d’années, ces derniers sommets auront disparu, entraînés par la subsidence. Seul restera l’anneau corallien. L’île haute sera devenue un atoll,  comme ceux qui constituent les Tuamotu. Mais lui aussi poursuit sa route vers l’ouest et accompagne l’enfoncement de la plaque qui le porte, et il est appelé à disparaître… Il n’en restera plus qu’un banc de sable, puis, un mont sous marin : un guyot qui, plusieurs millions d’années plus tard, entraîné par le plancher océanique, sera « avalé » dans la subduction… Les derniers vestiges de notre île disparaitront, engloutis dans le magma et repris dans les mouvements de convection qui l’animent. Heureusement, nous ne serons pas là pour le voir, et que les touristes se rassurent : ils ont encore quelques millénaires pour visiter nos belles îles tropicales.

Michel Charleux

 

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