Ahutoru : Premier tahitien à découvrir l’Europe

En 1768, c’est sur ce type de navire qu’embarqua Ahutoru pour rallier la France. © P. BacchetDe la culture polynésienne, symbolisée par les marae, à la culture européenne : un voyage qu’Ahutoru fut le premier à réaliser. © P. BacchetVue de la côte est de l’île de Tahiti qu’aborda en avril 1768 le français Bougainville. © P. BacchetMariage de Louis XV à Versailles. Ahutoru fut reçu à la cours de ce souverain français en 1770. © Granger Historical Picture Archive / Alamy Stock PhotoVue de Saint-Malo en France où débarqua Ahutoru, un an après son départ de Tahiti. © Hemis / Alamy Stock PhotoAhutoru séjourna au château de Versailles, lieu symbole de la puissance du royaume de France. © Thomas Lenne / Alamy Stock PhotoFort-Dauphin, sur la cote sud-est de l’île de Madagascar où le 7 novembre 1771, s’éteignit Ahutoru alors sur le chemin du retour de Tahiti. © Babelon Pierre-Yves / Alamy Stock Photo© P. Bacchet© P. BacchetPeint par Hyacinthe Rigaud vers 1730, Louis XV qui régna sur la France de 1715 à 1774. Ahutoru put le rencontrer. ©DRPortrait de Pomare 1er, chef qui parvint en 1790 à installer pour la première fois une dynastie royale sur l’île de Tahiti et contemporain de Ahutoru. ©DRVue actuelle de Raiatea, île d’où était originaire Ahutoru. © P. BacchetA Hitia’a, lieu exact du débarquement de Bougainville en 1768. © P. Bacchet
Ahutoru : Premier tahitien à découvrir l’Europe
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Si on a célébré cette année le 250e anniversaire de l’arrivée à Tahiti du navigateur français Bougainville, il ne faudrait pas oublier une autre « première ». Embarqué volontaire à bord de l’un des deux navires de l’expédition pour le voyage de retour vers la France en 1768, le Tahitien Ahutoru fut présenté à la cour de Louis XV un an plus tard. Son aventure mérite d’être rapportée.

Le 6 avril 1768, à mi-parcours de leur voyage autour du monde, les deux navires français la Boudeuse et l’Étoile durent faire relâche en catastrophe dans une petite baie de la côte Est de l’île de Tahiti. Le compte-rendu que fit Louis-Antoine de Bougainville de ce qui était la première expédition scientifique autour du monde parut en 1771. Son récit dithyrambique, dans lequel il compare Tahiti à un paradis sur terre, a été à l’origine d’une nouvelle conception du bonheur et a ainsi grandement contribué au succès littéraire de son Journal de voyage. Dans un siècle des Lumières marqué par une profonde transformation sociale et culturelle, où le libertinage était à son apogée, l’audience reçue fut considérable dans toutes les cours d’Europe. Pour mieux faire connaître cette Nouvelle-Cythère, Bougainville apporta une « preuve humaine » encore plus probante. Au moment du retour vers l’Europe, il avait accepté d’embarquer un natif de Tahiti qu’il présenta à la cour de Louis XV. Ce jeune Océanien devint la coqueluche des salons parisiens où il rencontra philosophes et savants alors en pleine aventure encyclopédique.  Le « Prince » du Pacifique, ainsi que Bougainville désignait Ahutoru (Aoutourou), premier Tahitien à mettre le pied sur le continent européen, eut ainsi l’occasion de découvrir une société – climat, mœurs, objets, architecture… – qui lui était totalement étrangère. On connaît son existence par les descriptions de l’auteur du Voyage autour du monde et par les passages que lui consacrèrent dans leurs carnets de bord certains des passagers et savants qui accompagnèrent Bougainville dans ce périple. Des courriers, des articles de l’époque en font aussi mention, ainsi que des correspondances privées. Deux cent cinquante ans plus tard, l’histoire du périple en Europe de ce personnage finalement assez méconnu mérite aujourd’hui d’être rappelée.

N’ont-ils pas en effet proposé eux-mêmes leurs femmes à ces visiteurs étrangers ? D’une manière qui n’a d’ailleurs pas laissé insensible Bougainville lui-même : « (un chef du lieu) m’offrit une de ses femmes fort jeune et assez jolie… », relate le voyageur-écrivain qui décrit par ailleurs un pays où « Vénus est… la déesse de l’hospitalité ». De multiples anecdotes, rapportées par d’autres membres de l’expédition, le prince de Nassau entre autres, confirment des mœurs dont la description sera l’une des causes du succès du Voyage autour du monde . Non sans ambiguïté et non sans incompréhension de part et d’autre. La présence de Ahutoru contribua à faciliter l’installation des Français malgré plusieurs anicroches mortelles à terre avec quelques marins. Ahutoru était en effet le fils adoptif du chef du village. Ce séjour offrit l’occasion à Bougainville de faire la première description de Tahiti et des habitants de cette partie de l’île qu’il compara à la Nouvelle-Cythère, en référence à l’île où naquit la déesse antique de l’amour. Sans doute fut-ce le lien d’amitié qui unit alors les deux hommes qui incita le commandant de l’expédition à accepter que le Tahitien soit embarqué pour la suite du voyage et le retour en Europe. Bougainville (Poutaveri) et Ahutoru (Louis) avaient en effet  échangé leurs noms, selon la coutume tahitienne.

Deux « mondes » se rencontrent

Quand l’expédition arrive au large de l’île de Tahiti, après des mois de mer, une partie des équipages est atteinte de scorbut. Face à la situation sanitaire désastreuse de ses hommes et malgré un littoral difficile d’accès, Bougainville décide de leur y accorder un peu de repos. Cette relâche de neuf jours lui permet de renouveler son eau potable ainsi que faire le plein de vivres frais. Des pirogues, qui ne semblent pas hostiles, les entourent. L’un des Tahitiens, assez aventureux, monte à bord de l’Étoile avec des cadeaux (bananes, petit cochon…) en signe de paix et y passe même la nuit. C’est Ahutoru. Si les relations sont cordiales, elles ne sont pas sans conséquences perturbantes pour la vie du navire car le jeune homme dévoile la présence d’une femme à bord de l’Étoile. L’assistant du botaniste de l’expédition était en fait… une assistante. L’affaire n’était sans doute pas ignorée de l’équipage, exclusivement masculin, mais elle n’avait pas été notifiée officiellement (voir plus loin l’aventure de Jeanne Baré). Elle aura aussi des répercussions à terre, les Tahitiens voulant « honorer » la jeune femme, obligeant l’un des officiers présents à (le) la protéger. 

Un long voyage pour rejoindre l’Europe

L’expédition Bougainville était partie fin décembre 1766 de Brest, en France, pour n’arriver à Tahiti qu’en avril 1768. Avec, il est vrai, plusieurs missions intermédiaires aux Malouines et en Amérique du Sud. Le voyage de retour n’en sera pas moins long et le pauvre Ahutoru ne débarquera à Saint-Malo que le 16 mars 1769. Une première désillusion l’attendait d’ailleurs quelques jours après son départ, au large de Raiatea (îles sous-le-Vent), son île d’origine où il souhaitait se rendre. On lui refusa cette escale dans l’île sacrée. S’en suivra un périple de plusieurs mois, compliqué et parfois dangereux, au cours duquel le Tahitien sera confronté à de nombreuses épreuves, à l’instar des équipages : une errance pendant 15 jours à l’intérieur de la Grande Barrière de corail, la traversée des îles Salomon puis de la Papouasie où ils subiront les attaques d’indigènes hostiles et de pirates, un tsunami mais la moindre des épreuves n’est pas la maladie.  En août, Bougainville note que 45 membres d’équipage sont atteints du scorbut. S’en suivra une escale à Batavia (Djakarta) où Ahutoru découvre une ville pour la première fois, mais où il tombe malade. Les navires font ensuite relâche à Port-Louis – l’île de France (actuelle île Maurice) – pendant un mois durant lequel le Tahitien rencontre la « bonne société » expatriée locale, qui compte parmi ses membres l’administrateur colonial Pierre Poivre (d’où le nom de l’épice éponyme) et l’écrivain Bernardin de Saint-Pierre. De là, la Boudeuse se dirigera vers le cap de Bonne-Espérance où, à terre, Ahutoru aura l’occasion de découvrir des girafes. En février 1769, au large des Açores, il est à nouveau malade mais le voyage s’achève bientôt et le navire arrive à bon port, à Saint-Malo, presqu’un an après son départ de Tahiti.

Ahutoru à la cour de Louis XV avant son retour inabouti à Tahiti

En France, essentiellement à Paris et à Versailles, Ahutoru est le protégé du comte de Bougainville, qui le présente comme un noble de son pays à la cour de Louis XV, où il peut assister à la cérémonie du lever du roi. Certains courtisans se moquent de sa prononciation du français, dont il a appris quelques mots, et de son comportement malhabile. Mais cela ne l’empêche pas de rencontrer certaines des plus célèbres personnalités scientifiques de l’époque. Avec Bougainville, il fréquente aussi les salons mondains à la mode et se familiarise avec les habitudes parisiennes. On dit qu’il adorait les spectacles d’opéra. Il avait aussi apparemment beaucoup de succès auprès de la gente féminine, émoustillée par ce que rapportèrent Bougainville et ses compagnons lettrés voyageurs concernant les mœurs tahitiennes de l’amour. Le philosophe Voltaire écrit dans Les oreilles du comte de Chesterfield et le chapelain Goudman qu’ « avec l’arrivée du Tahitien en Europe… on découvrait un pays où l’acte sexuel n’était ni sacré ni interdit ».

Le Tahitien, néanmoins, bien que profitant de ce séjour pour découvrir énormément de choses qui lui etaient inconnues, subit les rigueurs du froid hivernal et éprouva sans doute la nostalgie de son île. Bougainville ayant tenu sa promesse de le faire revenir à Tahiti, Ahutoru repartit de France le 4 mars 1770, d’abord à destination de l’île de France (l’île Maurice) où il retrouva le 23 octobre ses connaissances, dont Philipert Commerson et Jeanne Baré, qui y étaient restés. Il y séjourna en fait presqu’un an et ne reprit la mer pour sa patrie que le 18 septembre de l’année suivante. Malheureusement, une épidémie sévissait et le Tahitien fut déclaré atteint de la petite vérole (la variole) quelques jours après son embarquement. Son navire fut mis en quarantaine devant Fort-Dauphin, à Madagascar, et Ahutoru s’y s’éteignit dans la nuit du 7 novembre 1771, soit près de trois ans et demi après son départ de Tahiti. Son corps fut immergé dans l’océan Indien selon les rites chrétiens de la Marine royale. Philippe Prudhomme a tiré un roman de son aventure.

Claude Jacques-Bourgeat

Ahutoru : « Il possède en intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté » (Bougainville)

Fort-Dauphin, sur la cote sud-est de l’île de Madagascar où le 7 novembre 1771, s’éteignit Ahutoru alors sur le chemin du retour de Tahiti. © Babelon Pierre-Yves / Alamy Stock Photo

Ce portrait, intitulé « portrait de Otoo », est généralement considéré comme celui du roi Pomare 1er.  Mais Ahutoru (dont le nom est assez proche de Otoo) aurait pu lui ressembler. Originaire de Raiatea, celui-ci était le fils d’un chef de Tahiti – et donc à ce titre de la caste des arii (nobles) – et d’une captive d’une île voisine. Il était néanmoins apparenté à l’une des deux « races » que décrit Bougainville. Si l’une est grande et plus claire, écrit le voyageur-écrivain, la seconde « est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs comme du crin ; sa couleur et ses traits différent peu de ceux des mulâtres. Le Tahitien qui s’est embarqué avec nous est de cette seconde race, quoique son père soit chef d’un canton ; mais il possède en intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté », écrit-il dans Le Voyage.

Jeanne Baré, première femme à faire le tour du monde

L’expédition Bougainville a aussi été l’occasion d’une autre « première mondiale », implicitement liée à celle réalisée par Ahutoru. Une femme déguisée en homme et se faisant passer pour l’assistant de l’un des scientifiques, le botaniste Philibert Commerson, était à bord de l’un des deux navires. Chose strictement interdite par la législation de la Marine royale. Au cours du voyage de retour, Commerson et Jeanne Baré (Baret ou encore Barret, selon les chroniqueurs) resteront sur l’île de France, Bougainville souhaitant éviter les ennuis à son retour en France. L’administrateur colonial Pierre Poivre leur offrit d’excellentes conditions d’installation afin de poursuivre leurs travaux de botanique. Après la mort de Commerson, Jeanne y ouvrit un cabaret-billard puis épousa un officier de la marine française . Le couple rentra en France cinq ans plus tard, en 1776, où elle reçut l’héritage que lui avait légué Commerson. Malgré son passage pour le moins clandestin en tant que femme au sein de l’expédition Bougainville, elle fut reconnue comme étant la première femme à avoir réalisé un tour du monde. Elle fut même reçue par Louis XVI en novembre 1785. Celui-ci, la qualifiant de « femme extraordinaire », lui fit verser une pension de 200 livres pour avoir partagé « avec le plus grand courage, les travaux et périls » de Commerson. Elle mourut le 5 août 1807, à l’âge de 67 ans. Son aventure a donné lieu à plusieurs romans et BD. 

Ahutoru : Premier tahitien à découvrir l’Europe
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Si on a célébré cette année le 250e anniversaire de l’arrivée à Tahiti du navigateur français Bougainville, il ne faudrait pas oublier une autre « première ». Embarqué volontaire à bord de l’un des deux navires de l’expédition pour le voyage de retour vers la France en 1768, le Tahitien Ahutoru fut présenté à la cour de Louis XV un an plus tard. Son aventure mérite d’être rapportée.
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