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© P. Bacchet

Rimatara : immensément séduisante

21 octobre 2019 in Destinations, îles des Australes

Les plages de Rimatara sont réputées pour compter parmi les plus belles de Polynésie. Ici, près du village de Mutuaura, celle de la baie des Vierges. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

Plus petite île habitée de l’archipel des Australes, Rimatara surprend et charme par la beauté de ses paysages et l’authenticité des rencontres qu’elle propose avec ses habitants.

Coup d’œil sur Rimatara

En arrivant par avion, voir Rimatara apparaître lentement à l’horizon est à la fois un émerveillement et le prélude à un dépaysement à venir encore plus grand. De forme ovale et d’un vert éclatant, l’île se démarque intensément de l’océan qui surprend par son bleu Majorelle, couleur du nom de son créateur, peintre orientaliste français qui rendit encore plus éclatant et intense le célèbre bleu outremer en y ajoutant quelques ingrédients secrets. Une couleur dont la réputation est d’être reposante et d’apporter la paix à l’esprit. Ce sont bien les sentiments que procure cette première vision de la petite île des Australes. Ces subtilités chromatiques enseignent aux visiteurs les plus sensibles qu’ils sont bien ici dans un « ailleurs » polynésien où lumières, couleurs, paysages, climat et culture diffèrent des autres archipels. Celui des Australes constitue en effet la frontière méridionale de la Polynésie française. Situées entre 600 et 1 200 km au sud de Tahiti, ses cinq îles habitées se répartissent sur un arc de cercle d’environ 1 200 km, distance entre l’île la plus à l’ouest, Rimatara, et celle la plus à l’est, Rapa. Nous sommes donc ici à une frontière. Peut-être pas le bout du monde, mais le bout d’un monde, celui des Polynésiens. Sur les rivages sud de ces terres, le regard ne rencontre que l’océan Pacifique, immensité maritime qui ne sera interrompue que par les rivages glacés de l’Antarctique, 6 000 km plus bas. Entre ces deux rivages : rien… pas même un caillou, une île. C’est l’immense bassin du Pacifique Sud. Et des eaux bordant le lointain mais finalement voisin Continent Blanc remontent chaque année entre juin et octobre les majestueuses baleines que l’on peut observer près des côtes de Rimatara. Elles viennent se reposer et mettre bas dans ces eaux plus hospitalières. Ce long voyage est aussi fait, bien plus régulièrement par des masses d’air glacé qui rendent le climat de l’archipel plus frais, parfois de manière surprenante, bien que ces îles flirtent toutes avec le tropique du Capricorne.

Le paisible village d'Anapoto vu depuis les collines alentour. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

Petite perle des Australes

Rimatara est la plus petite des îles habitées des Australes avec une superficie de 8,6 km2 seulement et elle est aussi la plus basse puisque son point culminant, le mont Uahu, ne dépasse pas 84 m. Comment une telle petite merveille a-t-elle pu surgir au milieu de cette immensité océanique ? À l’instar de toutes nos îles, Rimatara est le vestige – certes très réduit – d’un puissant volcan né sur le plancher océanique à 4 500 mètres de profondeur et qui, au fil des éruptions, à réussi à s’élever au dessus de la surface. Il a été alimenté par l’existence dans cette région du Pacifique de « points chauds », des zones situées sous l’écorce terrestre d’où remontent, depuis le manteau profond, des panaches de matière en fusion. Le volcan perce alors l’écorce et le plancher océanique, phénomène puissant capable d’édifier ces constructions de laves titanesques. Mais les points chauds sont fixes tandis que l’écorce terrestre se déplace : ici, en direction du nord-ouest et à une vitesse moyenne de 11 cm par an. Du coup, au fil des temps géologiques, le volcan se voit privé de sa source d’alimentation. Son activité décline et cesse. Sa partie émergée subit l’érosion marine et climatique. Tel fut le destin de Rimatara. Sa partie centrale, si charmante avec son alternance de vallons et de petits plateaux, est bien le reste de ce volcan initial.

Vue de Rimatara avec au premier plan le village principal d'Amaru. La piste de l'aérodrome donne un bon aperçu de la taille de l'île. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
Le littoral est riche en formations de corail fossilisé. Généralement appelées feo, ces structures portent aussi le nom de <i>mato</i>. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
L'hospitalité n'est pas un vain mot à Rimatara où bonne humeur et sourires sont le quotidien des habitants. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

On y trouve cette terre rouge caractéristique de l’île issue de la dégradation des matériaux volcaniques originels. Et si cette île haute est si « petite » c’est bien parce qu’elle est la plus ancienne de l’archipel : sa formation remonte à 20 millions d’années, puis après l’arrêt de l’activité volcanique, 15 millions d’années auparavant, l’érosion a eu le temps de faire son œuvre. Une autre aventure notable est venue marquer son destin. En raison de mouvements très localisés de la croûte terrestre, l’île fut soulevée rapidement de plusieurs mètres. C’est ce qui explique la présence sur son littoral de falaises calcaires d’origine coralliennes, appelées mato, pouvant atteindre une quinzaine de mètres de hauteur. Il s’agit en fait de son ancien récif corallien aujourd’hui hors d’eau. Cette particularité géologique constitue un des grands charmes de l’île car elle a créé un littoral de belles plages de sable blanc entrecoupées de criques rocheuses aux eaux calmes et limpides, plus particulièrement dans sa partie sud et sud-ouest. Un littoral typique que l’on trouve dans sa plus belle expression entre les localités de Mutuaura et Anapoto. Le site le plus célèbre est la baie des Vierges, aussi nommée bain des Vierges, près de Mutuaura. D’autres merveilles sont cependant à découvrir et à parcourir comme la belle et grande plage de Mutuaura bordée par le motu Rama et le motu Uta. La nature a donc fait ici une œuvre utile et belle comme elle sait si bien le faire en prenant son temps.

A Rimatara comme dans les autres îles des Australes, la cohésion sociale a une grande importance et la religion en est un des ciments. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
A Rimatara comme dans les autres îles des Australes, la cohésion sociale a une grande importance et la religion en est un des ciments. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

Des Polynésiens installés depuis un millénaire

Comme les autres îles de l’archipel, Rimatara fut peuplée par les Polynésiens un millénaire auparavant. Les spécialistes estiment que les Australes furent le dernier des cinq archipels de notre territoire à avoir été colonisé. Bien qu’ayant des rapports et des échanges fréquents entre eux, ces archipels développèrent chacun une identité propre lors de ces temps qualifiés de pré-européens (c’est à dire antérieurs aux premiers grands contacts entre ces deux civilisations vers la fin du XVIIIe siècle). Il en fut de même aux Australes et l’isolement de ces îles séparées par plusieurs centaines de kilomètres de mer leur permit de développer et conserver des spécificités culturelles. Ainsi, la langue parlée à Rimatara, le Reo Rimatara, présente des différences avec les langues des autres îles de l’archipel bien qu’elles appartiennent toutes à la famille plus vaste du Reo Tuha’a Pae, la langue propre à l’archipel. Il est établi que, lors de cette période pré-européenne, Rimatara et sa voisine Rurutu n’étaient pas des entités vivant dans l’isolement mais que des échanges maritimes réguliers se faisaient avec les îles des Gambier, de la Société, et de l’archipel des Cook. Dans sa partie méridionale, les Southern Cook Islands, présentent de grandes similarités tant culturelles qu’environnementales avec les Australes Ouest. Dans cet archipel indépendant resté longtemps sous domination coloniale britannique, l’île de Mangaia, distante seulement de 530 km de Rimatara, est aussi un atoll soulevé de forme circulaire où se pratique la culture du taro et du noni. Ces points communs démontrent la continuité et la cohérence du monde polynésien par-delà les frontières créées par les colonisateurs européens au XIXe siècle. Quant à ces derniers justement, ils n’abordèrent pour la première fois les rivages de Rimatara qu’en 1811, pratiquement un demi-siècle après leur arrivée sur ceux de l’île de Tahiti. Ils ne s’aventurèrent guère en effet, pour le moins au début, dans la mer des Australes aux conditions de navigation plus dangereuses.

Fin de journée à Anapoto. Après le retour des pêcheurs, leurs pirogues sont alignées et prêtes à reprendre la mer dès le lendemain. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

L’un des impacts immédiats de cette rencontre fut hélas les terribles épidémies de nouvelles maladies apportées par ces visiteurs du bout du monde et contre lesquelles les populations locales n’étaient pas immunisées. Ce phénomène toucha toute les îles et Rimatara ne dérogea pas à la funeste règle. L’île ne comptait plus que 200/300 habitants vers 1823, selon le témoignage du missionnaire protestant John Williams qui s’y rendit. Avant l’arrivée des Européens la population avait été estimée à 1000/1200 âmes, niveau qu’elle a, par ailleurs, presque retrouvé aujourd’hui. Affaiblis, se sentant sans doute abandonnés par leurs dieux et désemparés face à l’impuissance des ressources issues de leur société traditionnelle face aux divers fléaux, les habitants se convertirent au protestantisme et se mirent sur la voie de l’européanisation. La saignée démographique se traduisit aussi par une mutation profonde de l’habitat. Autrefois dispersées sur les terres de l’île, les populations se rassemblèrent en village dont les centres étaient ces nouveaux lieux de culte, fortement incitées en cela par les missionnaires qui pouvaient ainsi mieux contrôler leurs ouailles.

Ainsi émergea l’organisation spatiale actuelle avec les localités d’Amaru au nord-est de l’île (289 habitants), Mutuaura où Motua’ura au sud (315) habitants) et Anapoto au nord-ouest (268). Au niveau politique, alors que dès le milieu du XIXe siècle une bonne partie des îles formant l’actuelle Polynésie française était déjà placée sous protectorat français, il fallut attendre la toute fin de ce même siècle pour que le pouvoir colonial s’intéressa à ces terres du bout du monde que sont Rimatara et Rurutu. Pourtant, les Anglais étaient en embuscade après avoir imposé leur souveraineté dans l’archipel proche des Cook… Mais malgré la volonté des missionnaires anglais de voir tomber l’île dans l’escarcelle de la Couronne, ce fut bien le gouverneur Gallet qui se rendit à Rurutu et Rimatara pour prendre possession de ses deux terres au nom de la France. Et, en 1901, Rimatara devint donc la dernière île à être annexée officiellement par la France après que sa reine Tamaeva V eut accepté cette « protection », mettant fin en grande partie au pouvoir de sa lignée qui avait pris naissance au début du XIXe siècle. Cette dernière, qui fut cependant autorisée à régner « symboliquement » jusqu’en 1923, date de sa mort, fut l’ultime reine de ce qui était appelé à l’époque les Établissements français de l’Océanie.

La rousserole de Rimatara est une espèce protégée et endémique de l'île. Le chien Whisky, dressé à la détection du rat noir, son principal prédateur, intervient efficacement lors de l'arrivée des marchandises par voie maritime. <a href="/philippe-bacchet-photographe">Arr. n° 07729 du 24 08 2018 © P. Bacchet</a>
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Retour de pêche : mérous, carangues et nasons viendront agrémenter le repas dominical. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
La topographie de Rimatara a favorisé l'implantation de nombreuses tarodières. La culture du taro est ici une des principales ressources. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
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Le <i>remu</i> (Caulerpa racemosa) est une algue savoureuse et abondante à Rimatara. Elle est récoltée par tradition. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

Développement du tourisme

Aujourd’hui, Rimatara abrite une population de 870 habitants, ce qui en fait une des îles les plus densément peuplées de toute la Polynésie française. Il faut dire que les ressources primaires ne manquent pas. L’océan environnant est riche, permettant de nombreuses formes de pêches, qu’elles soient côtières ou lagonaires, et des prises diverses en poissons pélagiques et espèces de profondeur. Les terres du cœur de l’île sont fertiles. Le taro pousse en abondance ainsi que les fruits et légumes. Le noni et le coprah sont aussi bien présents. Rimatara est d’ailleurs une des « championnes » agricoles de l’archipel, talonnant des îles disposant de surfaces cultivables beaucoup plus grandes comme Tubuai et Rurutu. L’artisanat est lui aussi très bien implanté avec le travail du pandanus. Les réalisations des artisans locaux sont réputées. Elles sont vendues régulièrement sur les présentoirs des événements et salons de Tahiti. Sur place, le visiteur trouvera aussi son bonheur ! Rimatara fut la dernière en date des îles de Polynésie française a avoir été ouverte à la circulation aérienne, avec la mise en service en 2006 de son aérodrome, après de longues et difficiles années de travaux.

Ce fut un changement majeur pour la population, permettant des déplacements beaucoup plus aisés. En effet, le transport par voie maritime est rendu difficile par la configuration des côtes. L’île ne dispose que de deux petits quais. Marchandises et quelques rares passagers sont débarqués par des baleinières et des barges qui font la navette entre les unités de fort tonnage, au large, et la côte. Lorsque la météo se dégrade, l’exercice devient très périlleux, voire impossible. L’ouverture à la circulation aérienne a laissé entrevoir la possibilité d’un développement du tourisme en s’appuyant sur les atouts tant naturels qu’humains de l’île. Parmi les points forts, se trouve la présence du fameux ’ura, perruche endémique de toute beauté que l’on peut facilement observer. Moins connue, l’observation des baleines est elle aussi aisée car elle peut depuis le rivage et à partir des hauteurs voisinant la côte. Mais l’atout maître de l’île, en dehors de ses paysages, de sa faune et de sa flore est bien d’être une destination où l’authenticité n’est pas un vain mot ou une formule publicitaire. Le visiteur plongera dans cette vie insulaire polynésienne si particulière, au rythme de la nature et de ses merveilles, déconnecté des choses futiles. Sur cette si petite île, l’humain en redevient grand et important. Un retour aux sources agréable et salutaire.

Ludovic Lardière

Tressage : lien entre tradition et création, entre passé et futur

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Le tressage du pandanus est une institution à Rimatara. Les œuvres confectionnées sont très prisées lors des expositions artisanales de Tahiti. © P. Bacchet

Tressage : lien entre tradition et création, entre passé et futur

Il n’est que 9 heures du matin mais une chaleur humide saisit déjà toute l’île. Il vaut mieux éviter les rayons d’un soleil déjà ardent en cette pleine saison chaude. Bien à l’ombre, sur la terrasse de leur petit fare dans la localité d’Amaru, Raumearii, Léa et Rhycenda sont à l’ouvrage au milieu des rouleaux de pandanus, des paniers et autres chapeaux en devenir. Il faut rattraper le temps perdu ! Ces dernières semaines, le temps a été à la pluie, et du coup la matière première est venue à manquer pour tresser. Impossible de faire sécher rapidement et correctement, les précieuses feuilles qui en sont la base. Le pae’ore ou raufara (Pandanus tectorius variété laevis de son nom scientifique) est abondamment présent à Rimatara. On le trouve aux détours des routes traversières et côtières, souvent à l’ombre des purau (Hibiscus tiliaceus) et des cocotiers car les feuilles exposées directement au soleil seront plus dures et donc plus difficile à travailler. Cette variété de pandanus a la particularité d’avoir des feuilles sans épines. Elle est issue d’un long et patient travail de sélection pour aboutir à la variété la plus adaptée à cet usage particulier et Rimatara en est le premier producteur de l’archipel.

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Patience, dextérité et talent sont les maîtres-mots des artisanes de Rimatara. © P. Bacchet

Une abondance qui ne met cependant pas à l’abri des caprices de la nature, car une fois coupées et récoltés manuellement à l’aide d’un long couteau, les longues feuilles vertes et dures doivent être mise à sécher pendant plusieurs semaines. Une durée qui varie selon la météo et avant que le soleil ne revienne en force ces derniers jours, la pluie et l’humidité se sont abondamment invitées sur l’île. D’ailleurs, dans le jardin du fare de nos hôtes, on s’active pour profiter du retour en force du soleil et étendre les grandes et belles feuilles. Une fois séchées, elles sont enroulées sur elles-mêmes. Une partie de la production est exportée sous cette forme afin de couvrir les besoins des artisans de l’archipel de la Société, mais aussi pour fournir les groupes de ’ori Tahiti, la danse tahitienne, dont les superbes costumes végétaux font la part belle au tressage du pandanus. Une autre partie est destinée à la centaine d’artisans que compte l’île et parmi lesquelles figurent Raumearii, Rhycenda et Léa. Cette dernière nous montre comment elle réalise la découpe des feuilles de pandanus séchés en brins avec une simple épingle et, aussi, beaucoup de dextérité… Les feuilles sont découpées dans leur longueur en brins de dimensions variable suivant l’usage auquel ils sont destinés : les plus larges pour des nattes, ceux plus petits pour la réalisation de vanneries, et les plus fins, de quelques millimètres, sont généralement réservés aux chapeaux. C’est un travail long, difficile et méticuleux. À l’observer ainsi, on en réalise toute la valeur ! Léa abandonne temporairement le chapeau qu’elle est en train de réaliser pour nous emmener plus loin dans la propriété. Là, de grandes marmites chauffent sur des réchauds à gaz. Des rouleaux de pandanus sont « cuits » durant de longues journées avec des écorces d’arbres qui vont les teinter. Un colorant 100 % naturel pour une filière qui peut se vanter d’être « bio », en quelque sorte ! Ici, pas de traitement chimique ni de mécanisation à outrance nécessitant des montagnes d’emprunts bancaires pour l’achat de matériel, mais seulement la nature avec son rythme et le travail humain. Savoir-faire et connaissances se transmettent par la pratique et l’observation au sein des familles élargies et des associations. Changement de lieu, mais nous retrouvons la même passion et le même travail au Centre des jeunes adolescent (CJA) d’Anapoto. Présentes dans de nombreuses îles, ces structures éducatives – 21 au total, regroupant 573 élèves – sont d’une grande importance pour une partie de la jeunesse du pays et particulièrement celle des archipels, accueillant dès 12 ans pour les plus jeunes, les élèves en difficulté scolaire – voire en décrochage – dans les filières « traditionnelles ». Il ne saurait être question de les livrer à eux-mêmes en dehors du fait qu’en France, la scolarité est obligatoire jusqu’à 16 ans.

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L’art du tressage se perpétue ici au CJA d’Anapoto où les œuvres réalisées par les jeunes élèves sont de toute beauté. © P. Bacchet

Au sein des CJA, ces jeunes peuvent trouver non seulement un cadre d’apprentissage mais aussi des formations pratiques privilégiant des travaux manuels et des savoir-faire concrets. Un autre de leur grand intérêt est la préservation et la transmission des savoir-faire agricoles et artisanaux liés à une île ou un archipel. Celui d’Anapoto, le seul implanté aux Australes, dispose ainsi d’une section agriculture où l’accent est mis sur les cultures phares de l’île comme le taro, de sculpture sur bois et, bien sûr, de tressage. Dans ces deux domaines cités, Rimatara possède indéniablement un réel patrimoine et des spécificités qu’il convient de préserver mais aussi de faire fructifier. Directrice depuis 1992 de cet établissement créé dès 1983, Pererina Tehio nous accueille et nous guide dans la rencontre de la douzaine de jeunes filles et jeune femme de cette section tressage. Réunies dans une grande pièce, elles sont au travail dans la bonne humeur. Pas de professeur mais une transmission des connaissances entre-elles, des plus expérimentées vers les plus jeunes et les plus novices. On s’aide et on s’entre-aide, formant une communauté avec des liens renforcés par la présence d’un internat pour les élèves issues d’autres îles. Ici, la modernité s’est aussi invitée dans cet artisanat d’art séculaire : les motifs de Rimatara et des Australes sont associés – on pourrait dire métissés – avec ceux d’autres horizons.

Fière, une des jeunes élèves montre sur son i-pad des motifs venus des Philippines dénichés sur Internet et qui l’ont inspirée. Il faut bien sûr préserver les traditions, mais elles ne peuvent être figées pour l’éternité telles des pièces de musée en vitrine ! D’autant plus que cet artisanat connaît une forme de renaissance et de nouvelle reconnaissance. Il ne séduit plus seulement les mama, les anciennes générations et les défenseurs farouches de la « tradition ». Les plus jeunes aussi se tournent vers ces réalisations, valorisant les savoir-faire locaux et des ressources renouvelables issues d’un territoire proche. On sait qui a fait, d’où cela vient et comment c’est fait ! Cette tendance apparaît finalement logique dans un contexte plus global de dénonciations des excès de la mondialisation avec ses produits standardisés, sans âme, et, parfois sans éthique. Une certaine jeunesse aisée de Papeete s’entiche même de ces créations au point de laisser dans ses placards les sacs et autres accessoires des grandes marques de luxe mondiales… Bref, c’est devenu « tendance » ! Du coup, il faut des bras ou plutôt des doigts pour fournir les pièces qui seront vendues souvent lors des expositions et salons sur l’île de Tahiti. Il faut aussi compter sur les visiteurs qui ont des coups de cœur et achètent sur place. Comme le reconnaît Pererina Tehio, la demande est maintenant forte. C’est donc au bout de leurs doigts que les artisans de Rimatara prennent en main leur avenir et le tiennent fermement.

Pour en savoir plus sur le tressage aux Australes, on lira avec grand intérêt l’ouvrage Tressage, Objets, matière & gestes d’hier et d’aujourd’hui, Hinanui Cauchois, Éditions Au Vent des îles (2013)

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Jacques Brel, les années Marquises

16 octobre 2019 in îles des Marquises, People, Portrait

Jacques Brel, une immense star de la chanson mais aussi un acteur, réalisateur, marin, pilote, philanthrope et Marquisien à la fin de sa vie. © Everett Collection Inc / Alamy Stock Photo

Il y a quarante ans, en octobre 1978, disparaissait Jacques Brel. Grande figure de la chanson française, acteur et réalisateur, il avait choisi de se retirer aux Marquises où il vécut les trois dernières années de sa vie, non sans y avoir composé un ultime album au titre homonyme qui contribua à mieux faire connaître cet archipel.

De nos jours, on effectue le voyage de Paris aux Marquises en moins de 30 heures, après une escale obligée à Tahiti. Jacques Brel, quant à lui, n’y est pas arrivé par la voie des lignes aériennes classiques, comme beaucoup de gens. C’est à bord de son voilier, à l’occasion du tour du monde qu’il avait décidé d’effectuer après avoir laissé derrière lui une carrière internationale, qu’il posa le pied sur la « Terre des Hommes ». C’était en novembre 1975. Tout d’abord arrivé à Nuku Hiva, la capitale administrative de l’archipel, il jugea trop « pompeux » l’accueil qui lui était fait par des autorités soucieuses de saluer une personnalité reconnue, et décida alors de s’installer sur l’île voisine, Hiva Oa, dans la partie sud de l’archipel, en mettant fin à son tour du monde. Rappelons-le, Brel, avec plus de 25 millions d’albums vendus à l’international, était alors une star. Plus particulièrement en Europe, où il était devenu une icône de la chanson française dont il était une figure marquante, à l’instar de Brassens, Barbara, Ferré, Piaf… toute une génération de chanteurs à textes issue du cabaret. On n’a pas oublié des titres comme Quand on n’a que l’amour, Ne me quitte pas, Le Plat Pays, Amsterdam… Fait remarquable, bien que ses chansons soient en langue française, il est aussi devenu une source d’inspiration pour des auteurs-interprètes anglophones de renom. On peut citer parmi eux David Bowie, Mort Shuman, Léonard Cohen… Plusieurs de ses chansons ont été traduites en anglais et chantées par des vedettes internationales aussi connues que Ray Charles, Nina Simone ou Frank Sinatra… pour ne citer qu’eux. Jacques Brel fut même numéro un aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada en 1974 avec la reprise, sous le titre Seasons in the Sun par le chanteur canadien Terry Jacks, de sa chanson Le moribond. En 1966, Brel abandonna pourtant les tours de chant après une brillante carrière d’une dizaine d’années. Il n’en quitta pas pour autant le monde du show business. Il n’effectua plus de tournées s’enchaînant à un rythme infernal mais, chanteur et auteur-compositeur, il enregistra des disques. Il se consacra aussi au cinéma, et tourna en tant qu’acteur une dizaine de films, dont deux qu’il écrivit et réalisa. En 1968, il adapta et monta à la scène la comédie musicale L’Homme de la Mancha, où il interprétait le rôle de Don Quichotte, au côté de Dario Moreno dans celui de Sancho Pança, pour de longues et fatigantes représentations.

À Hiva Oa, le paisible village d'Atuona que Jaques Brel aimait tant. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

Au service des habitants des Marquises

En 1973, cependant, s’étant découvert une nouvelle passion, la voile, il mit un terme à sa carrière de cinéma, acheta un voilier, l’Askoy, un ketch de 19 mètres pour 40 tonnes, et obtint son brevet de « capitaine au grand cabotage ». C’était le début d’une nouvelle vie qui allait le mener à entamer un tour du monde prévu pour durer trois ans… Lors d’une escale aux Canaries, on lui diagnostiqua malheureusement un cancer et il dut retourner à Bruxelles, en Belgique (d’où il est originaire), pour y subir une ablation du poumon gauche. Diminué, il n’en poursuivit pas moins sa croisière autour du monde mais décida de l’abandonner en arrivant aux Marquises où il trouva son nouveau port d’attache, dans l’archipel le plus éloigné de tout continent. À Hiva Oa, son éloignement de la vie trépidante du spectacle et son horreur des paparazzi n’ont pas pour autant converti Jacques Brel à une vie d’ermite silencieux. Il y a installé sa bibliothèque, un orgue, un magnétophone et il chante et écrit. Mais s’il est musicien, c’est aussi un fin cuisinier. Il reçoit de rares amis célèbres venus lui rendre visite, à l’instar du chanteur Henri Salvador, et accueille également à sa table de nouvelles connaissances rencontrées sur l’île. Dès son arrivée, avec un humour non dénué d’ironie, il ne manque pas de dire qu’il veut « bouffer du curé », un point commun avec son futur voisin de cimetière : Gauguin. Ce qui ne fait pas forcément bon genre sur une île dont la population est catholique à 90 %.

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Mais il sympathise avec les sœurs de la congrégation Saint-Joseph de Cluny, installée à Hiva Oa depuis 1885, et qui tiennent une pension de jeunes filles. Ce qui est l’occasion pour Brel de commencer à s’impliquer pour la vie de la commune. La population apprécie particulièrement ses talents de pilote d’avion. Brel avait en effet une autre passion que la musique et la voile. Dès 1965, il obtint une licence de pilote et entama en 1970 une formation « multimoteurs » et « vol aux instruments ». En novembre 1976, il achète un bimoteur, un Beechcraft Twin Bonanza qu’il baptise Jojo, en souvenir de son vieil ami Georges Pasquier disparu en 1974. Pour pallier à l’isolement des populations locales, notamment sur les îles desservies seulement par la mer, il entreprend de livrer le courrier et les médicaments et assure régulièrement des rotations entre les îles de l’archipel pour y déposer du matériel et quelques passagers. « Quel que soit le temps », rappelle Serge Lecordier, ancien directeur du Comité du tourisme d’Atuona, « dans la plus pure tradition de l’Aéropostale, il s’envolait, indifférent aux imprévisibles tempêtes du Pacifique ; l’un de ses plaisirs favoris étant d’aller se poser sur Ua Pou, sur une piste excessivement dangereuse », une piste étroite et en pente où les avions ne se posent qu’en venant de la mer, et décollent vers la mer, quelle que soit la direction du vent. Parfois, il se rend aussi à Tahiti (située à 1 500 km), un vol de plus de cinq heures avec ce type d’avion, pour effectuer des évacuations sanitaires.

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Un dernier grand succès avant son ultime voyage

Jacques Brel, malade, a découvert en l’île de Hiva Oa un lieu où il souhaitait « souffler », loin de l’agitation dans laquelle il s’était engagé à corps perdu pendant des années, présent sur scène comme si sa vie en dépendait. Avec sa dernière compagne, Maddly Bamy, actrice rencontrée en 1971 lors du tournage d’un film de Claude Lelouch, L’Aventure c’est l’aventure, il s’installe dans une maison située non loin du cimetière du village d’Atuona où est enterré le peintre Paul Gauguin. En 1977, à la surprise de tous, il propose un nouveau disque pour aider son producteur en difficulté et pour rendre hommage à sa terre d’accueil. Jacques Brel revient alors à Paris, le temps d’enregistrer son dernier 33 tours Les Marquises. C’est un succès, avec un record d’un million de précommandes et 300 000 exemplaires écoulés dans l’heure suivant la mise en vente. De retour sans attendre à Hiva Oa, il y retrouve la vie qu’il aimait. Il loue même un terrain, pour un bail de 30 ans, afin d’y construire une demeure à son goût. Mais six mois plus tard, en juillet 1978, lors d’un contrôle médical à Tahiti, un cancérologue lui diagnostique une récidive de son cancer du poumon. Il doit alors retourner en France métropolitaine pour se faire soigner. Son état s’améliore mais il décédera deux mois plus tard, le 9 octobre 1978. Non pas de son cancer, « mais d’une embolie pulmonaire consécutive à sa phlébite et… à la traque dont il avait été l’objet de la part des paparazzi… », rapporte Fred Hidalgo dans Jacques Brel, le voyage au bout de la vie. Il avait 49 ans. Il repose dans le même cimetière que Gauguin, l’un à droite l’autre à gauche du Christ en croix installé en son centre. Comme les deux larrons de l’Évangile. « … Les pirogues s’en vont / les pirogues s’en viennent / et mes souvenirs deviennent / ce que les vieux en font / veux-tu que je dise : gémir n’est pas de mise / aux Marquises ! »

Claude Jacques-Bourgeat

Sur les hauteurs de Atuona, l'artiste avait acheté ce terrain exceptionnel pour y faire construire une maison et y passer ses dernières années. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
L’espace Jacques Brel et Jojo

À Hiva Oa, où le chanteur a vécu entre 1975 et 1978, un petit musée lui est dédié. L’Espace Jacques Brel, situé à Atuona, abrite Jojo, l’avion bimoteur que l’artiste utilisait pour ses déplacements personnels mais dont il faisait bénéficier la population de l’île. On peut admirer l’engin de près et découvrir divers objets lui ayant appartenu. C’est une équipe de bénévoles qui a sauvé ce Beechcraft Twin Bonanza récupéré in extremis sur le tarmac de l’aéroport de Tahiti-Faa’a alors qu’il allait servir de matériel d’entraînement pour les pompiers. Construit au Texas en 1956, arrivé en 1975 à Tahiti pour être exploité par la société Tahiti Air Tour Services (TATS), cet avion relativement petit pouvait emporter huit passagers. Il avait été acheté par Maddly Balmy pour le compte de Jacques Brel en novembre 1976. Après son décès, celle-ci l’avait vendu en juillet 1978 à la société de Robert Wan, Tahiti Perles, qui l’avait à son tour cédé à Tuamotu Perles, à Hikueru, en 1982. Passé ensuite au service d’Air Océania, il effectua son dernier vol commandé en 1988 et termina sa carrière dans un hangar, puis à l’air libre, sur l’aéroport tahitien de Faa’a après avoir été désaffecté. Sa carlingue désormais restaurée et repeinte, ses moteurs et les circuits hydrauliques remis en état, sa verrière refaite, Jojo est aujourd’hui exposé à l’Espace Jacques Brel, permettant de maintenir vivant le souvenir de l’artiste.

Renaissance de l’Askoy

© P. Bacchet

Brel aimait survoler l’archipel. Ici une vue aérienne de Hiva Oa. © P. Bacchet

En 1976, Jacques Brel vendit à un couple de jeunes Américains pour un prix symbolique le bateau qui l’avait amené aux Marquises. Celui-ci changea plusieurs fois de propriétaire avant de finir drossé sur les rochers d’une plage au nord d’Auckland en Nouvelle-Zélande. Le fier ketch en acier de 19 mètres de long sur 5 mètres de large, amoureusement aménagé par Brel, était devenu une épave et a bien failli disparaître. C’était sans compter sur la détermination de deux frères flamands, Staf et Pitt Wittenvrongel, dont le père possédait une voilerie à Blankenberg, et à qui Brel avait demandé de refaire toutes les voiles de l’Askoy. En 2004, ils créèrent l’association sans but lucratif Save Askoy II (le nom originel du bateau, que Brel avait rebaptisé Askoy) pour un défi fou : tout d’abord sauver de l’oubli et du sable la coque de ce voilier dévorée par la rouille, puis le remettre en état et faire naviguer à nouveau le yacht tel qu’il était quand le chanteur est parti d’Anvers en 1974 pour son tour du monde. Échéance prévue de la mise à l’eau : le 8 avril 2019, date d’anniversaire de la naissance du « grand Jacques ».

© P. Bacchet

Anaa : un projet-pilote d’écotourisme

15 octobre 2019 in Destinations, îles des Tuamotu

Dans cette partie du lagon proche du village, autrefois "espace royal", a été mise en place l'Aire marine éducative de Anaa. Les activités de pêche y sont désormais régies par le calendrier du <i>rahui</i>. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

Anaa relève le challenge de son développement et s’ouvre à l’écotourisme avec un projet-pilote de mise en valeur de son histoire et de son lagon. Une expérience de rencontre « en immersion » au sein de sa population pour découvrir la nature et la culture de cet atoll des Tuamotu.

Coup d’œil

Autrefois fer-de-lance de la société traditionnelle des Tuamotu, Anaa est longtemps resté à l’écart des circuits touristiques. Positionné sur le bord de cet archipel, cet atoll est situé à 340 kilomètres à l’est de Tahiti. Les recherches ethno-historiques et archéologiques menées depuis plus d’un siècle, ainsi que la tradition, nous apprennent que l’île a connu des heures glorieuses dans les temps passés. Au XVIIe et XVIIIe siècle, son influence sur les autres atolls de l’archipel était même prédominante. Suite à des guerres interinsulaires puis à l’expansion européenne dans le Pacifique et à la christianisation de la région, la donne changea. Au XIXe siècle, Anaa était encore l’île la plus peuplée de l’archipel, jusqu’à ce qu’en 1906 une forte houle cyclonique la dévaste. Depuis, elle s’est relevée, avec une population certes moins importante, tout en restant néanmoins en dehors des circuits touristiques de la destination Tahiti et ses îles. Cet atoll recèle pourtant un fort potentiel, à la fois culturel et naturel, et relève désormais le challenge de son développement en s’ouvrant à un tourisme durable. Anaa propose aujourd’hui des micro-niches touristiques et ambitionne d’attirer des visiteurs passionnés de nature et de culture, en immersion au sein d’une population éminemment hospitalière. Associant aire marine éducative et donc préservation des ressources sous l’impulsion d’une poignée d’acteurs particulièrement motivés, Anaa rejoint aussi à titre de projet-pilote le cercle des destinations mondiales, très convoitées par les amateurs, du « Fly Fishing », c’est à dire la pêche à la mouche. Partons à sa découverte.

La partie sud de l'atoll, riche en <i>feo</i>, offre des paysages exceptionnels. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

Une configuration géologique et naturelle originale

De forme allongée – environ 30 km de longueur pour une largeur moyenne de 6 à 7 km et une surface de lagon d’environ 100 km2 – Anaa constitue la deuxième plus grande surface de terres émergées des Tuamotu, après Rangiroa, avec une superficie de 37,7 km2 répartie sur onze motu. Excroissance corallienne du sommet d’un important mont volcanique sous-marin formé il y a 50 à 60 millions d’années, cette île – comme Makatea et Tikehau – est ce que l’on appelle un atoll surélevé : une configuration géologique particulière due à l’affaissement du bouclier montagneux de Tahiti il y a environ 130 000 ans. Ce soulèvement est manifesté par des feo, émergences coralliennes fossiles aux formes déchiquetées et spectaculaires qui surplombent régulièrement l’océan et le lagon, et qui peuvent abriter des grottes, y compris à l’intérieur des terres. Cette configuration géologique a par ailleurs contribué à créer un milieu naturel original, autrefois d’une grande richesse, car moins soumis au sel, au vent, à la sécheresse et à la submersion. Du fait de ce soulèvement, l’île ne compte aucune passe mais son lagon est néanmoins bien alimenté par les hoa, chenaux naturels entre les motu qui permettent la communication avec les eaux du large. L’état de protection naturelle de l’île, difficile donc à envahir, était conjoint à de grandes possibilités de production alimentaire. Les habitants y réalisèrent d’imposantes fosses à culture, les maite, qui leur permettaient de produire tubercules et fruits (’uru, arbre à pain, bananes…) en quantité. Ceci a autorisé le développement culturel d’un groupe social cohérent qui a su aussi imposer sa présence, durant plusieurs siècles, à ses voisins insulaires.

Grottes, mégablocs et autres particularités géologiques sont autant de centres d’intérêt qui agrémentent la découverte de l’île. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
Grottes, mégablocs et autres particularités géologiques sont autant de centres d’intérêt qui agrémentent la découverte de l’île. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
Grottes, mégablocs et autres particularités géologiques sont autant de centres d’intérêt qui agrémentent la découverte de l’île. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
Les enfants du village ont rapidement adhéré au projet d’Aire marine éducative ; ils portent aujourd’hui très haut la protection du <i>kiokio</i>. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

Une histoire millénaire

L’atoll de Anaa, on l’a vu, est dépourvu de véritable passe. Il possède cependant une petite et discrète ouverture près de l’actuel village de Tukuhora qui autorise certaines embarcations à passer du lagon à l’océan. Sans doute est-ce cette entrée qui permit à de hardis navigateurs polynésiens de peupler l’atoll, il y a près de mille ans, et de constituer ainsi une société parfaitement structurée et dynamique au fil des générations. Des traditions locales évoquent la formation de l’île, son peuplement, ainsi que le mode de vie de ses habitants jusqu’au milieu du XIXe siècle. Cette société insulaire généra notamment une caste de guerriers redoutables, les Parata, qui s’imposèrent dans tout l’archipel. Très mobiles, ceux-ci n’hésitaient pas à affronter l’océan, quelles que soient les conditions, le sillonnant à bord de pirogues rapides. Anaa avait alors établi des contacts, réguliers et pas toujours hostiles, avec d’autres populations, et notamment des relations d’échange, non seulement dans l’archipel mais aussi dans toute la sphère culturelle polynésienne. Après une dernière confrontation guerrière interinsulaire dans les années 1815, les habitants de l’île poursuivirent une existence plus paisible.

Le <i>patia fa</i> est une véritable institution à Anaa. Le palmarès de ses athlètes est impressionnant, notamment lors du Heiva i Tahiti. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
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Les sites historiques sont nombreux à Anaa, comme ici le <i>marae</i> Ogio sur le motu Okenu. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
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Une population entre tradition et modernité

Dans les années 1840, impliqués plus ou moins malgré eux dans un contexte géopolitique où s’affrontaient les grandes puissances coloniales de l’époque qu’étaient la France et l’Angleterre, les habitants se sont vus intégrés, sous protectorat, à la nouvelle entité que représenteront plus tard les Établissements français d’Océanie (EFO) alors que l’Église catholique augmentait son champ d’influence aux Tuamotu à partir de 1850. Les missionnaires de la Congrégation de Jésus réorganiseront alors progressivement la vie collective selon de nouveaux critères. Ils installèrent notamment des églises sur les marae des villages existants et introduisirent la culture intensive du cocotier. Anaa était alors l’île la plus peuplée des Tuamotu, avec cinq villages pour une population approchant 2 000 habitants, lorsque le 8 février 1906 un cyclone et une houle particulièrement puissants firent une centaine de victimes et des dégâts matériels majeurs. L’île, qui subit un nouveau cyclone en 1983, est aujourd’hui peuplée de presque 500 habitants qui ont su réorganiser leur existence suite à cette hostilité occasionnelle des éléments naturels. Essentiellement regroupés dans le village principal de Tukuhora, ils ont intégré sobrement les apports contemporains : Internet, téléphone portable et télévision par satellite… Mais ils poursuivent essentiellement des activités liées à la coprahculture et à la pêche, ce qui les mène à occuper temporairement et régulièrement les sites des anciens villages aujourd’hui abandonnés, mais où sont toujours entretenues les églises et où subsistent les vestiges d’anciennes structures traditionnelles (maite, marae…). Certains habitants ont aussi des activités complémentaires agricoles ou artisanales (paréos, sculpture, tressage, monoï…). Une dynamique éco-touristique originale est en émergence et a pour ambition de favoriser chez les visiteurs une expérience authentique de rencontre avec l’île, sa population, son histoire et ses sites naturels et culturels. La perspective de développer des activités touristiques qui soient éco-durables et adaptées au rythme de vie de la population, est le fruit d’une conjonction de circonstances favorables.

Anaa fait désormais partie des destinations très convoitées par les inconditionnels du <i>Fly Fishing</i>. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

Il y a trois ans, la fondation The Island Initiative a lancé un projet pilote sur l’atoll afin d’aider ses habitants à développer de nouvelles activités économiques. Cette fondation, basée en Angleterre mais créée par une Polynésienne, Hinano Bagnis, a pour objectif de promouvoir une plus grande autonomie des îles et atolls isolés en favorisant la gestion et la valorisation durable, par leurs populations, de leurs ressources propres. Un partenariat original a permis que la population d’Anaa accepte, par consensus, la mise en place d’un rahui – une restriction temporaire – sur le berceau de reproduction d’un poisson, le kiokio (ou bone fish, Albula glossodonta), au cœur d’une zone du lagon autrefois « espace royal ». Le consensus fut d’autant plus aisé à obtenir que cette étendue lagonaire est localisée dans l’Aire marine éducative (AME) de Anaa, récemment créée sous l’impulsion du directeur de l’école de Tukuhora, Jean-Pierre Beaury. Les élèves sont impliqués dans une démarche d’action citoyenne de protection et de gestion participative du milieu marin. Cette gestion peut s’appuyer sur l’étude scientifique commanditée par la fondation pour mieux comprendre le cycle de vie et l’utilisation par les populations locales du kiokio dans le lagon de Anaa. Ce poisson est en effet l’espèce la plus consommée sur l’atoll, mais elle est aussi l’un des « trophées » les plus convoités par les amateurs de pêche sportive à la mouche (fly fishing) à travers le monde. The Island Initiative travaille de concert avec Fly Odyssey, une agence de voyage spécialisée dans les plus belles destinations de fly fishing dans le monde. Ensemble, ils ont créé le « Anaa community fund », une dotation alimentée par chaque pêcheur à la mouche visitant l’île, destiné notamment à soutenir des initiatives économiques locales ainsi que le suivi scientifique de l’impact du rahui avec l’école de Anaa.

Le « Anaa Community Fund » soutient la création et le développement de plusieurs initiatives économiques locales. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
Le « Anaa Community Fund » soutient la création et le développement de plusieurs initiatives économiques locales. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
Le « Anaa Community Fund » soutient la création et le développement de plusieurs initiatives économiques locales. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
Le « Anaa Community Fund » soutient la création et le développement de plusieurs initiatives économiques locales. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
Le « Anaa Community Fund » soutient la création et le développement de plusieurs initiatives économiques locales. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>
Le « Anaa Community Fund » soutient la création et le développement de plusieurs initiatives économiques locales. <a href="/philippe-bacchet-photographe">© P. Bacchet</a>

« Une expérience authentique dans une île d’une extrême beauté  »

Cette « niche » touristique qualitative, aujourd’hui en place à Anaa, est à l’avant-garde d’une série d’activités qui s’adressent à une catégorie de touristes à la recherche de destinations « hors des sentiers battus ». Ceux-ci pourront vivre « à la carte » (panel d’activités et budgets) une expérience en immersion, proche d’un voyage dans le temps, dans la culture et le mode de vie de la population au travers d’une multitude d’activités. Parmi elles : pêche traditionnelle pour capturer son déjeuner ; pique-nique paumotu sur les motu ou le récif ; rencontre avec des artisans locaux utilisant un savoir faire ancestral ; visite des anciens villages où l’esprit des tupuna demeure avec les vieilles sépultures et autres sites archéologiques ; ou encore la tentation de s’essayer au patia fa (lancer de javelot) originaire de Anaa, sans compter la découverte des plats traditionnels et créations locales, pour finir la journée dans une ambiance festive paumotu (musique et chants) etc. L’île dispose de deux pensions mais elle offre aussi un réseau d’hébergement chez l’habitant qui propose aux visiteurs un accueil familial. L’occasion pour eux de découvrir une destination qui mérite d’être expérimentée, en immersion et en prenant son temps, afin de partager une expérience véritable, à l’instar de Mathew McHugh, à la tête de Fly Odyssey qui témoigne : « j’ai connu une expérience authentique dans une île d’une extrême beauté, et çà, je ne l’avais jamais vécu ! » En résumé, si l’on arrive à Anaa comme un touriste on en repart en ami…

Claude Jacques-Bourgeat

Une histoire riche, documentée et étudiée

Pour de plus amples informations sur l’ethno-histoire de Anaa, on renverra à l’étude de Frédéric Torrente : Buveurs de mers, mangeurs de terres, histoire des guerriers d’Anaa aux îles Tuamotu, éditions Te Pito o te Fenua. Cette thèse de doctorat (2010) se réfère en grande partie à un corpus traditionnel original (une transcription de plusieurs milliers de pages en langue vernaculaire) émanant d’un habitant de Anaa, Paea-e-Avehe, né en 1889, qui l’avait lui-même reçu de son oncle. Ces informations ont été confortées par des études archéologiques et botaniques. Leur dépouillement, leur saisie et leur traduction ont été effectués en compagnie d’informatrices locales, référentes de l’aire linguistique parata (l’un des dialectes de l’archipel) au sein de l’Académie pau’motu créée il y a une dizaine d’années.

© P. Bacchet

La pêche vivrière se pratique ici au quotidien et à tout âge. © P. Bacchet

Ce travail a été réalisé avec le partenariat d’érudits de l’association culturelle de Anaa, l’association Pu tahi haga no Ganaa. En comparaison avec la majorité des atolls des Tuamotu, l’île de Anaa possédait « des sols plus riches et plus variés, de nombreux points d’eau douce et des ressources végétales plus abondantes. Son récif lui ouvrait aussi des potentialités de pêche et de cueillette de coquillages plus vastes », précise Frédéric Torrente. Ce qui « fournit un ensemble d’éclairage inédit sur la cosmogonie, les fondements mythiques de l’organisation sociale, la religion ancienne, les techniques d’exploitation des ressources, les récits mythiques sur les pérégrinations des grands guerriers, des chants louant les prouesses guerrières ou les chefs principaux de l’île et leurs généalogies rattachées à leurs principes cosmogoniques », rappelle ce chercheur qui voit en Anaa « un champ inépuisable de recherches ».

Ces informations, ainsi que celles qui ont pu être sauvegardées dans des puta tupuna (livres des ancêtres familiaux) continuent à être l’objet de réappropriation, voire de précision, par des personnes-ressources en mesure de transmettre les éléments d’un passé qui aurait pu disparaître des mémoires. à noter qu’en 2016, Putahi haga no Ganaa, avait reçu un financement de l’Union Européenne (programme BEST) pour la réalisation d’études scientifiques pluridisciplinaires concernant la flore et la faune endémiques. Des formations qualifiantes aux métiers du tourisme (ethno-histoire, botanique, archéologie) ont été également organisées au profit de jeunes habitants.

Les cocotiers

© P. Bacchet

La visite de l’atoll est aussi marquée par des arrêts pique-nique et baignade sur des motu de rêve. © P. Bacchet

Les anciens avaient importé le cocotier de longue date dans les îles polynésienne mais son implantation était généralement limitée à leurs lieux d’habitation. Les cocoteraies intensives, telles qu’on les connaît aux Tuamotu, sont d’introduction récente. Il semble pourtant qu’à Anaa « l’arbre aux cent usages » y ait été abondant, ses habitants se réclamant d’ailleurs à l’origine de sa diffusion dans l’archipel. Cet arbre fut l’un des facteurs qui a contribué à l’expansionnisme de cette île, en particulier grâce à leur puissance de soumission des autres atolls incarnée par un groupe de guerriers, les Parata. Une légende établissant une analogie entre la noix de coco et une tête humaine est associée au fruit du cocotier. Il est dit aussi que les Parata n’hésitaient pas à trancher la tête de prisonniers vaincus et de s’en servir de cibles avec leurs lances. Ce qui serait à l’origine de la création d’un sport qui a aujourd’hui droit de cité dans des jeux traditionnels, le patia fa, qui consiste à planter un javelot dans une noix de coco perchée à plusieurs mètres de hauteur. Plus tard, au XIXe siècle, après son intégration au Protectorat français, l’île a développé de grandes capacités de production d’huile de coco. De nos jours la fabrication de coprah (séchage de la noix de coco) est la principale activité économique de l’île.

« Le Lagon de jade »

© P. Bacchet

Le grand lagon de Anaa vu depuis l’altitude de 13 000 mètres. © P. Bacchet

Couvrant une surface de presque cent kilomètres carrés, le lagon comprend trois bassins. Celui de l’ouest est séparé par une longue barrière de coraux (kifata) et d’îlots étroits ouverte par deux petites passes. Grâce à l’une de ses caractéristiques – sa faible profondeur – il s’y décline tout un jeu de couleurs allant du turquoise au vert pâle. C’est pourquoi on l’appelle parfois le Lagon de jade. Ces couleurs si particulières peuvent se refléter dans les nuages de basse altitude. Ce phénomène unique signalait autrefois la présence de l’île aux navigateurs polynésiens puis aux capitaines des goélettes. Appelé taeroto, il constitue encore un repère utile annonçant la présence de l’atoll aux marins.

Mirage

29 janvier 2019 in Fashion, Vahine Tahiti

Mannequin : Krystal
Photographe : Grégoire Le Bacon
Maquillage : Meryl Rouger

Le bain des Reines

28 janvier 2019 in Fashion, Vahine Tahiti

Photographe : Teiki Dev

Direction artistique et Maquillage : Meryl Rouger

Coiffure : Hiti Teihotaata (Unik’Hair)

Mannequins : Vaimiti Teiefitu Miss Tahiti 2015 & Charlotte

Lieu : Cascades du « Petit Versailles », Hitia’a O Te Ra, Tahiti

Remerciements à Jimmy Leyral de Aito Rando 

Maillot Malai Swimwear chez Stretch Tahiti. © Teiki Dev
Maillot Stylish chez La Dolce Vita. © Teiki Dev
Vaimiti : maillot Acacia chez Ohani / Charlotte : Maillot Flyingcloud chez Ohani. © Teiki Dev
Maillot Flyingcloud chez Ohani. © Teiki Dev
Charlotte : Maillot Nicole Olivier chez Pénélope / Vaimiti : Maillot Lolita Angels chez La Dolce Vita. © Teiki Dev
© Ed Lefkowicz : Alamy Stock Photo

Ben l’Oncle Soul, un soulman au Fenua

28 janvier 2019 in People

En un peu plus de huit années et trois albums, Ben l’Oncle Soul et sa voix ensoleillée ont su apporter un grand vent de fraîcheur et de rythme soul à la scène musicale française. Lorsque nous l’avons rencontré, l’artiste, en pleine préparation d’un nouvel album dont la sortie est prévue courant 2019, venait juste de descendre de l’avion pour donner un unique concert à Tahiti. Il nous a laissés entrer dans son univers à la musicalité pleine d’humour, d’élégance et de joie de vivre.

Quelles ont été tes toutes premières impressions de Tahiti ?

Ben l’Oncle Soul : Je suis sensible aux vibes déjà, donc de suite j’ai trouvé l’endroit très peace, très calme, très cool. Et puis on a eu la chance d’être accueillis dès l’aéroport par un groupe de danseurs ; ça invite d’emblée au cœur d’un univers ancré dans une culture, quelque chose de fort.

Tu ne connais pas la Polynésie, en revanche tu as l’habitude des tournées dans les îles… Justement, les îles ça représente quoi pour toi ?

C’est vrai que la culture polynésienne, je ne la connais pas beaucoup mais j’y suis particulièrement sensible parce que je suis originaire des îles, avec un papa de Martinique. Et les îles, c’est une culture à part entière. D’ailleurs chaque île a sa culture, son énergie, ses fruits, ses fleurs, sa lumière, son sable… C’est aussi un système un peu différent : je dis souvent que sur une île on se recroise tout le temps, en Europe peut-être un petit peu moins, du coup ce n’est pas forcément la même manière de parler, d’affronter les problèmes… parce qu’il ne faut pas qu’il y en ait très longtemps ! En tout cas, je ne sais pas comment ça se manifeste exactement (ce serait plus aux autres de me le dire), je n’en suis pas complètement conscient, mais les îles ça fait partie de moi, c’est sûr !

© Ed Lefkowicz : Alamy Stock Photo

Ta tournée était finie depuis février, mais tu as quand même accepté cet unique concert au Fenua, ton seul voyage de l’été. Pourquoi ?

En ce moment, je suis en train de travailler sur un nouvel album donc on est vraiment en vacances là. Du coup, on a refusé tous les concerts de l’été… ou plutôt on a dit qu’on n’était pas disponibles pour cette période (Ben l’Oncle Soul est venu accompagné de sept musiciens pour cet événement exceptionnel à Tahiti, NDLR). Mais bon, Tahiti, c’est une destination à laquelle on ne s’attendait pas, qui nous propose vraiment quelque chose : c’est paradisiaque, il faut bien le dire. C’est un cadre de rêve, qui ne se refuse pas, pour notre seul voyage de l’été.

Pour toi, la Polynésie est plutôt évocatrice de jolies vahinés, d’îles désertes, de plages du bout du monde, de ukulélé ? Qu’en connaissais-tu ?

Pour moi c’est d’abord l’île du surf, l’île du vent. La nature est luxuriante, les éléments sont puissants. En fait, je ne connais pas très bien le surf mais je crois qu’avec les surfeurs on a beaucoup de valeurs en commun, en tout cas il me semble. Je me sens proche de l’écologie, des éléments et de la mer, comme eux.

Je fais désormais partie de Surfrider et j’essaie d’être acteur aussi de l’entretien et de la sauvegarde des océans pour qu’ils soient en bonne santé, pas trop salis, pas trop détériorés… La mer, la mama, pour moi c’est sacré. Du coup, j’ai bien envie d’aller voir cette fameuse vague de Teahupoo… même si je ne sais pas la surfer ! Je n’ai jamais appris, mais je la trouve fascinante et je sais qu’il y a une grosse houle en ce moment… Pour le reste, on utilise souvent l’expression « bout du monde » en parlant de la Polynésie parce que nous on est en France et du coup c’est à 22 heures d’avion, autrement dit radicalement à l’opposé. Mais pour moi, ce n’est pas du tout le bout du monde, c’est plutôt le commencement du monde d’une certaine manière. C’est beaucoup plus « nature » ici qu’en Europe : le bout du monde ce serait plutôt la ville pour moi et à l’autre extrémité, celle des origines, la nature. C’est ce que représente essentiellement la Polynésie à mes yeux.

Est-ce qu’on peut s’attendre à une inspiration polynésienne sur une prochaine chanson, un prochain album ?

Peut-être… qui sait. En fait ça pourrait être dans la continuité de choses que j’ai déjà faites avec du ukulélé. Avant même de venir ici, j’en avais déjà acheté un en Australie, il y a plusieurs années, et d’ailleurs je l’ai déjà utilisé dans plusieurs chansons. Sur le prochain album, on le retrouvera encore sur un titre qui s’appelle Call Me. Je trouve que cet instrument crée une harmonie qui résonne et qui ouvre les chakras. Et puis j’aime bien son côté convivial ; c’est petit, ça se range dans un sac, ça se joue au bord de la mer, en plein air, à plusieurs, autour d’un moment sympa… Alors oui, on pourrait certainement retrouver un peu de tout ça dans de prochaines compositions encore.

Quelles sont tes grandes influences musicales ? Tu as eu l’occasion d’écouter un peu de musique locale ?

Assez peu je dois dire franchement. J’avoue que je suis bien ancré dans ma culture afro-américaine, les musiques noires d’une manière générale. Après, c’est vrai que j’aime beaucoup et que j’ai toujours été très touché par Israel Kamakawiwo’ole, qui a fait des reprises aussi de standards de la musique noire américaine, des chansons qui ont été chantées par Nat King Cole et compagnie, avec le ukulélé et beaucoup de sonorités polynésiennes dans sa voix angélique… Voilà, donc j’ai un univers de prédilection, mais je reste ouvert et surtout je fonctionne au coup de cœur. Il y a de la musique malienne que j’aime énormément aussi, par exemple. En fait, il y a de la musique que j’aime un petit peu partout : j’ai rencontré des Gnaouas, j’adore leur musique et leur rythme. La musique est un échange, on n’est pas obligé de tout prendre. Moi je reste ouvert à la culture et au partage d’abord.

L’idée même du voyage, ça représente quoi pour toi ?

Je suis un grand voyageur de par mon métier pour commencer, car on voyage tout le temps pour faire des concerts, jouer de la musique. Et c’est quelque chose qui me nourrit vraiment. Le voyage ouvre les esprits et réveille en moi beaucoup de curiosité là où parfois, dans notre quotidien, on en manque un petit peu. On apprend à savoir un peu plus qui on est en se frottant à différentes perceptions des choses et de la vie. Le voyage m’a appris à devenir un homme conscient, de ce que je connais, de ce que je ne connais pas encore… Il y a toujours de la surprise, ça met beaucoup de mouvement… ça éveille en fait, dans tous les sens du terme.

Tu te verrais éventuellement vivre dans un lieu comme le Fenua ?

Pour l’instant je suis un mec qui reste en mouvement justement, je n’essaye pas forcément de poser mes valises quelque part. Je passe beaucoup de temps dans la Caraïbe depuis quelques années, mais sans forcément avoir envie d’acheter de la pierre jusqu’à présent ou avoir un lieu à moi. En fait, je vais là où mon cœur me dit d’aller, mais c’est sûr que quand on a un coup de cœur pour un lieu insolite ou qui réveille des choses profondes, il faut aller creuser, donc il faut y rester un peu plus longtemps, faut discuter avec les gens… essayer de comprendre pourquoi ça nous parle, parce que j’imagine qu’il n’y a pas que des côtés idylliques sur cette île. Pour l’instant, si ça résonne en moi c’est parce qu’elle est pleine de vibrations positives, qu’elle est en lien avec le contact humain, qu’il y a une certaine forme de tranquillité qui m’apaise beaucoup… Et puis après, c’est l’océan Pacifique et si ça s’appelle « pacifique » ce n’est pas pour rien. J’imagine qu’il y a une sorte d’harmonie .

Que veux-tu emporter dans tes bagages lorsque tu nous quitteras ?

D’abord, je repartirai forcément avec des perles parce que partout dans le monde on connaît aussi la Polynésie grâce à elles. Ça peut être un cadeau sympa à offrir à une femme… Mais j’aimerais bien repartir aussi avec de belles conversations, un bel échange avec des gens d’ici et peut-être avec un coucher de soleil ou deux. Je sais que le concert sera aussi un moment important, pour moi et pour le public également j’espère.

Propos recueillis par Virginie Gillet

Le Musée Te Papa Tongarewa de Wellington et ses trésors polynésiens

22 janvier 2019 in Culture, Non classifié(e)

Présentes dans le monde entier, des œuvres d’arts polynésiennes font découvrir notre culture et lui permettent de rayonner bien au-delà de nos îles. Nous vous proposons de découvrir le Musée Te Papa Tongarewa à Wellington, capitale de la Nouvelle-Zélande. Cette institution détient une des plus riches collections mondiales d’objets polynésiens.

En 1865, le Parlement néo-zélandais s’installa à Wellington. Peu après, le minuscule musée colonial (prédécesseur du musée Te Papa), situé juste derrière le Parlement, ouvrît ses portes. Ce musée exposait principalement des collections scientifiques comprenant peintures, gravures, «curiosités» ethnographiques et autres antiquités. En 1907, étant donné l’élargissement de ses centres d’intérêt au niveau national, le Musée Colonial fut renommé le Musée du Dominion. Le Science and Art Act of 1913 posa les fondations d’une future galerie d’art nationale située dans le même bâtiment. En 1930, cette idée devint une réalité. En 1936, un nouveau bâtiment réunit le Musée du Dominion et la nouvelle Galerie Nationale. En 1972, le Musée du Dominion fut simplement rebaptisé le Musée National. Dans les années 1980, ce bâtiment était tellement bondé qu’il semblait prêt à exploser. Malheureusement, ce musée pourtant très apprécié ne représentait plus les diverses communautés et toute la diversité du pays.

En 1988, le gouvernement chercha des idées pour créer un nouveau musée national. Le Museum of New Zealand’s Te Papa Tongarewa Act of 1992 mit l’accent sur les collections, facilitant ainsi l’accès à un public beaucoup plus vaste et bien plus représentatif de la société multiculturelle néo-zélandaise. En 1994, la construction de ce nouveau musée débuta. Le 14 février 1998, le Te Papa ouvrait ses portes, abritant désormais la collection d’art nationale. Les principales acquisitions d’objets du Pacifique provinrent d’Angleterre. En 1912, contre toute attente, Lord St Oswald offrit sa collection familiale au Musée du Dominion de Nouvelle-Zélande. Beaucoup de ces artefacts avaient été recueillis lors des trois voyages du capitaine Cook dans le Pacifique. Parmi les dons se trouvait le ’ahu là’ (la cape) et le mahiole (le casque) présentés à Cook par le chef hawaïen Kalani’opu’u le 26 janvier 1779. À noter qu’en 2016, le musée Te Papa confia cette cape et ce casque au Bishop Museum de Hawaï dans le cadre d’un prêt à long terme.

Les objets de cette collection avaient été acquis par William Bullock, un collectionneur anglais. Certains d’entre eux provenaient directement de Joseph Banks, jeune botaniste anglais fortuné qui accompagna Cook lors de son premier voyage dans le Pacifique. D’autres furent obtenus dans des collections privées ou encore lors de la vente de la collection du Musée Leverian de Londres en 1806. Bullock ouvrit son propre musée à Londres, exposant ces objets jusqu’à la vente de son entière collection en 1819. En 1948, le gouvernement néo-zélandais acheta 3 100 œuvres d’art maori et du Pacifique dans la collection du célèbre marchand d’art tribal londonien, W.O. Oldman, pour une somme de 44 000 livres sterling. L’intention était de faire de la Nouvelle-Zélande la capitale de l’étude des objets maori et polynésiens. En arrivant en Nouvelle-Zélande, la collection fut divisée entre les quatre grands musées métropolitains sous la forme de prêts à durée indéterminée, tandis que de petites pièces furent confiées également à de plus petits musées publics dotés de bâtiments équipés contres les risques d’incendie.

Le Musée du Dominion reçut l’essentiel de la collection des îles Maori, des îles Marquises, des îles Calédoniennes et des îles de l’Amirauté (archipel Bismarck, au nord de la Nouvelle-Guinée), ainsi qu’un petit nombre d’articles provenant d’autres archipels. Puisque ces articles étaient passés par maintes salles de vente en Grande-Bretagne, ils manquaient souvent d’informations détaillées quant à leur origine ou leur contexte historique, mais leur qualité était exceptionnelle. En 1955, l’Institut impérial de Londres (créé en 1887) donna au Musée une importante collection d’objets associés aux voyages du capitaine James Cook. Ces objets étaient autrefois en possession de la reine Victoria et avaient été donnés à l’Institut par Edouard VII. Cook lui-même les aurait peut-être confiés à George III après son deuxième voyage. Deux petits objets ont pu être retrouvés chez Mme Cook.

Laurance Alexander Rudzinoff

Remerciements : Sean Mallon, conservateur en chef des collections Pacifique au Musée National de Nouvelle Zélande

Aumakua hulu manu

Sans aucun doute, un des objets les plus précieux du Pacifique détenus par le Te Papa. Ce Aumakua hulu manu hawaïen représente la tête effrayante du dieu de la guerre hawaïen Kuka’ilimoku (Ku, le voleur d’îles). Les Aumakua hulu manu de Ku étaient emportés sur le champ de bataille pour inspirer les guerriers. Quand ils n’étaient pas utilisés pour la guerre, ils résidaient dans une maison dédiée aux dieux au sein du heiau (le temple). Le Aumakua hulu manu était réalisé en attachant des plumes à un filet réalisé en fibres végétales d’olona, une plante hawaïenne (Touchardia latifolia, nom scientifique). La structure de l’objet était réalisée en tiges végétales – comme celles de l’osier  – issues de la plante appelée ’ie ’ie (Freycinetia arborea).Ce Aumakua hulu manu fut vendu aux enchères du Musée Bullock en 1819. Il était décrit dans le catalogue comme « une belle idole de plumes des îles Sandwich » – le nom d’îles Sandwich étant celui donné par Cook aux îles hawaïennes. Le Aumakua hulu manu fut acheté par M. Charles Winn pour deux livres et deux shillings. Il acheta aussi un certain nombre d’autres articles, notamment la cape de plumes et le casque hawaïen. Son petit-fils, Lord St Oswald, fit don de la collection au Musée du Dominion en 1912. Ce cadeau comprenait le Aumakua hulu manu de Ku.

Chapeau, vers 1800, Hawaï

Fibres et tiges végétales, plumes, hauteur d’environ 15 cm, don de Lord St. Oswald, 1912.

Les plumes sont attachées à un filet de fibres d’olana liées à la structure du chapeau. Les archives indiquent qu’il faisait partie d’une collection achetée par Charles Winn, grand-père de Lord St Oswald, lors de la vente du Musée Bullock à Londres en 1919. Elle se trouvait au Musée Bullock en 1805, indiquant qu’elle avait probablement été recueillie dans le Pacifique à la fin des années 1700. M. Winn paya deux livres et quatre shillings pour cet article (lot 28).

Taumi (plastron), îles de la Société, 1700

Plumes, fibres, dents de requins et poils de chiens , 660 mm (longueur) x 670 (largeur / profondeur) . Don de Lord St. Oswald, 1912

Ces plastrons étaient portés par les chefs de tribus et leurs principaux lieutenants à Tahiti, dans les îles de la Société. Ce taumi a été recueilli lors d’un des trois voyages de James Cook dans le Pacifique au XVIIIe siècle. Charles Winn l’a acheté pour une livre et deux shillings lors de la vente du Musée Bullock en 1819. Cette pièce faisait partie de la collection donnée au Musée du Dominion de Nouvelle-Zélande (rebaptisé le musée Te Papa) par le petit-fils de Winn, Lord St. Oswald, en 1912.

Divinité féminine, îles Cook, vers 1800

Objet religieux, sculpté en bois, 345 mm x 35 mm.

En 1948, le gouvernement néo-zélandais acheta cette sculpture de la collection de W.O. Oldman. Cette miniature en bois sculpté est un chef-d’œuvre polynésien. Comme elle est reliée à un manche effilé, aplati et perforé à sa base, elle pourrait très bien être le manche d’un chasse-mouche sacré. Les archives indiquent que cette sculpture fut apportée en Angleterre en 1825 par George Bennett, un employé de la London Missionary Society établie dans les îles de la Société. Dans les années 1820, de nombreuses « idoles » des îles Cook tombèrent entre les mains des missionnaires. Un certain nombre d’entre elles ont été dessinées et décrites par le missionnaire William Ellis en 1829 et ont été ensuite achetées par des collectionneurs. Le collectionneur et marchand londonien W.O. Oldman a indiqué que celle-ci provient des îles Hervey (ancien nom d’une partie du sud des îles Cook), bien que certains chercheurs l’aient attribuée aux îles de la Société pour des raisons de style. Les registres précisent qu’elle était autrefois dans la collection du duc de Leeds.

Laurance Alexander Rudzinoff

Ambassadeur d’Air Tahiti Nui, il parcourt le monde à la recherche d’antiquités polynésiennes et de leur histoire.

La danse du feu polynésienne

18 janvier 2019 in Culture, Evénements, Life style, Non classifié(e)

La danse du feu est un art à part entière qui a énormément évolué au cours des dernières décennies. De la coutume ancestrale pratiquée lors de cérémonies rituelles à la performance artistique de spectacles époustouflants, présentés dans les hôtels au cours des soirées polynésiennes, cet héritage culturel fait la fierté du peuple ma’ohi et démontre la bravoure de ses quelques initiés.

Des origines martiales samoanes

Historiquement, la danse du feu polynésienne est issue du ‘ailao ou danse du couteau, que les Samoans pratiquaient en période de guerres tribales. Suite à une bataille victorieuse, les guerriers triomphants décapitaient le chef rival et rapportaient sa tête au village en trophée pour leur propre souverain. La tribu entière se rassemblait alors pour célébrer la victoire au cours d’une cérémonie appelée ta’alolo. Formé de ta’a signifiant « incontrôlable » et du vocable lolo signifiant « marée », le nom très évocateur de cette cérémonie s’inspirait des raz-de-marée qui sévissaient parfois localement, rasant tout sur leur passage. Lors de la célébration de ce rituel, les villageois s’asseyaient autour du malae, lieu de rassemblement, au centre duquel trônait leur chef. Sous leurs yeux, un cortège de guerriers paradait en chantant et scandant leurs prouesses.

Vers la danse des couteaux de feu

Suite au passage dans ces îles de chasseurs de baleine étrangers au cours du XIXe siècle, l’extrémité du bâton fut remplacée par une lame en métal, faisant de ce couteau une arme encore plus redoutable. Après l’annexion des Samoa par les États-Unis et la fin des guerres tribales, cette danse évolua encore au contact des missionnaires. Elle perdit notamment peu à peu son caractère martial, mais fut toutefois conservée au cours des cérémonies destinées à accueillir les personnes de haut rang. Les chants qui rythmaient autrefois le rituel furent remplacés par les frappes énergiques des percussions. Les Samoans expatriés, qui exportèrent cette danse dans tout le Pacifique, furent également parfois influencés par d’autres pratiques. C’est ainsi que le feu aurait été ajouté tardivement, en 1946, par Freddy Letuli, un jeune danseur samoan qui se produisait aux États-Unis. Inspiré localement par un cracheur de feu hindou et un danseur manipulant des torches enflammées, il décida d’intégrer le feu à l’exécution de sa danse traditionnelle : il devint ainsi le père de la danse des couteaux de feu dans sa forme moderne.

En première ligne, deux d’entre eux brandissaient un bâton appelé amo sur lequel était accrochée la tête de leur adversaire vaincu. Devant eux, leur meneur, recouvert du sang de l’ennemi, courait d’un côté à l’autre de la place dans une course effrénée ou mo’emo’e. À cette occasion, ce dernier exécutait le ‘ailao : tout en mimant les mouvements exécutés durant le combat, il faisait tournoyer son arme et abattait concrètement tout sur son chemin. Tel un tsunami, il renversait plantes, arbres, animaux mais également quiconque osait se mettre en travers de sa route. Cette pratique était en somme une démonstration de force et d’invincibilité autant qu’une posture de défi, mais également l’expression de la fierté du guerrier et de son respect total envers son chef et son peuple. L’arme utilisée alors était un nifo’oti, une courte machette en bois dont le côté tranchant était dentelé et dont le côté opposé se terminait par un crochet. Le bois était parfois gravé et incrusté de dents de requins ou d’os.

En marge, on rappellera aussi que leurs voisins néo-zélandais utilisaient quant à eux aux temps anciens des poïs, une paire de balles tournoyant au bout de ficelles, pour renforcer et assouplir leurs poignets afin de s’initier au maniement des armes. De façon similaire, leur usage fut conservé pour agrémenter les danses des cérémonies traditionnelles. Ce n’est toutefois que dans les années 1950 que les ficelles de cet instrument furent troquées contre des chaînes métalliques et leurs balles contre des mèches en kevlar afin de pouvoir les enflammer à la façon des couteaux de feux samoans. Au fil du succès grandissant des spectacles de danse du feu, d’autres outils enflammés virent le jour et furent tour à tour utilisés, tels les éventails ou les cerceaux.

Les pionniers de la danse du feu au Fenua

De nos jours, la danse des couteaux de feu est pratiquée majoritairement à travers le triangle polynésien lors de spectacles de danse ou de concours. Ainsi, des compétitions sont organisées régulièrement entre les îles du Pacifique mais aussi en Polynésie française. À Tahiti, Julien Faatauira, figure emblématique des arts traditionnels polynésiens, consacra sa vie à cultiver et transmettre sa passion de la musique et de la danse. Excellent percussionniste ayant exercé ses talents au sein de l’orchestre traditionnel du Conservatoire pendant plus de trente ans, mais aussi danseur talentueux et créateur de groupes de ‘ori Tahiti, il s’initia à la danse du feu ainsi qu’à la danse du sabre, le ‘ori tipi, qui a pratiquement disparu aujourd’hui. Ces disciplines qu’il parvint à maîtriser parfaitement lui permirent de voyager dans le monde entier. Il fut l’un des pionniers pour importer la danse du feu à Tahiti. Par la suite, il passa le flambeau à son neveu Léon Teai en l’intégrant dans sa troupe O’Porinetia en 1974, assurant ainsi sa formation dès son plus jeune âge. Ce dernier fut déclaré vainqueur de la première édition du concours organisée à l’hôtel Méridien Tahiti à la fin des années 1990. Au cours de cette manifestation baptisée Te Ahi Nui, il fut jugé sur le maniement du feu et la vitesse d’exécution des figures imposées, mais également sur son style, sa créativité et son costume. Quelques années plus tard, suite à la victoire de son propre fils Dana, Léon créa l’association Te Tama Ahi pour accompagner les jeunes Polynésiens dans l’apprentissage de cette discipline et les mener jusqu’au Championnat du monde qui a lieu chaque année au Polynesian Cultural Center de Laie, à Hawaï .

De la compétition locale au championnat du monde

Chaque année, les gagnants du Te Ahi Nui se voient désormais offrir un billet d’avion pour participer à ce championnat international de haut niveau ; ils peuvent alors compter sur l’encadrement et le soutien inconditionnel de Léon. C’est ainsi que ce dernier prit sous son aile le Tahitien Joseph Cadousteau, vainqueur à domicile en 2006, auquel il apporta ses conseils avisés et un regard extérieur. Joseph améliora d’année en année sa technique et parvint même à jongler avec trois couteaux. Il devint le premier Tahitien à remporter le Championnat du monde en 2012 et réitéra cet exploit l’année suivante puis de nouveau en 2015. Selon Léon, ce qui a mené son protégé au sommet c’est sa discipline de fer, son humilité, son immense respect envers cet art mais également le soutien de ses proches et de son équipe. D’après lui, chaque danseur a sa valeur, mais l’union fait la force. La danse des couteaux de feu est un subtil mélange de dextérité, de rapidité, de créativité et de force physique et mentale. De plus, au-delà d’un simple entraînement physique, le danseur de feu fait appel au mana de ses ancêtres pour apprendre à dompter l’un des éléments les plus dangereux : le feu. Malgré le risque de brûlure ou de coupure, le jeu en vaut la chandelle tant sa maîtrise est exaltante. Cette façon particulière de « jouer » avec le feu se transmet de génération en génération, du professeur à l’élève, qui deviendra à son tour le passeur de cet héritage culturel. Aujourd’hui, le souhait ultime de Léon est de léguer son savoir-faire aux nouvelles générations. Il l’avoue lui-même : la danse du feu est devenue en quelque sorte sa seconde femme, pour laquelle sa flamme est restée intacte, comme au premier jour. Même si la fatigue se fait quelque peu sentir avec l’âge, il a toujours en lui ce feu sacré qu’il promet d’entretenir jusqu’à son dernier souffle .

Julie Doumic

20e EDITION DU TE AHI NUI CONCOURS DE DANSE DE COUTEAU DE FEU

Pour célébrer la 20e édition du concours, l’hôtel Le Méridien Tahiti vous offrira deux soirées exceptionnelles, les vendredi 26 et samedi 27 octobre 2018. Renseignements et réservations au 40 47 07 34 ou par email à restauration@lemeridien-tahiti.pf

Ahutoru : Premier tahitien à découvrir l’Europe

17 janvier 2019 in Culture, Découverte, Non classifié(e)

Si on a célébré cette année le 250e anniversaire de l’arrivée à Tahiti du navigateur français Bougainville, il ne faudrait pas oublier une autre « première ». Embarqué volontaire à bord de l’un des deux navires de l’expédition pour le voyage de retour vers la France en 1768, le Tahitien Ahutoru fut présenté à la cour de Louis XV un an plus tard. Son aventure mérite d’être rapportée.

Le 6 avril 1768, à mi-parcours de leur voyage autour du monde, les deux navires français la Boudeuse et l’Étoile durent faire relâche en catastrophe dans une petite baie de la côte Est de l’île de Tahiti. Le compte-rendu que fit Louis-Antoine de Bougainville de ce qui était la première expédition scientifique autour du monde parut en 1771. Son récit dithyrambique, dans lequel il compare Tahiti à un paradis sur terre, a été à l’origine d’une nouvelle conception du bonheur et a ainsi grandement contribué au succès littéraire de son Journal de voyage. Dans un siècle des Lumières marqué par une profonde transformation sociale et culturelle, où le libertinage était à son apogée, l’audience reçue fut considérable dans toutes les cours d’Europe. Pour mieux faire connaître cette Nouvelle-Cythère, Bougainville apporta une « preuve humaine » encore plus probante. Au moment du retour vers l’Europe, il avait accepté d’embarquer un natif de Tahiti qu’il présenta à la cour de Louis XV. Ce jeune Océanien devint la coqueluche des salons parisiens où il rencontra philosophes et savants alors en pleine aventure encyclopédique.  Le « Prince » du Pacifique, ainsi que Bougainville désignait Ahutoru (Aoutourou), premier Tahitien à mettre le pied sur le continent européen, eut ainsi l’occasion de découvrir une société – climat, mœurs, objets, architecture… – qui lui était totalement étrangère. On connaît son existence par les descriptions de l’auteur du Voyage autour du monde et par les passages que lui consacrèrent dans leurs carnets de bord certains des passagers et savants qui accompagnèrent Bougainville dans ce périple. Des courriers, des articles de l’époque en font aussi mention, ainsi que des correspondances privées. Deux cent cinquante ans plus tard, l’histoire du périple en Europe de ce personnage finalement assez méconnu mérite aujourd’hui d’être rappelée.

N’ont-ils pas en effet proposé eux-mêmes leurs femmes à ces visiteurs étrangers ? D’une manière qui n’a d’ailleurs pas laissé insensible Bougainville lui-même : « (un chef du lieu) m’offrit une de ses femmes fort jeune et assez jolie… », relate le voyageur-écrivain qui décrit par ailleurs un pays où « Vénus est… la déesse de l’hospitalité ». De multiples anecdotes, rapportées par d’autres membres de l’expédition, le prince de Nassau entre autres, confirment des mœurs dont la description sera l’une des causes du succès du Voyage autour du monde . Non sans ambiguïté et non sans incompréhension de part et d’autre. La présence de Ahutoru contribua à faciliter l’installation des Français malgré plusieurs anicroches mortelles à terre avec quelques marins. Ahutoru était en effet le fils adoptif du chef du village. Ce séjour offrit l’occasion à Bougainville de faire la première description de Tahiti et des habitants de cette partie de l’île qu’il compara à la Nouvelle-Cythère, en référence à l’île où naquit la déesse antique de l’amour. Sans doute fut-ce le lien d’amitié qui unit alors les deux hommes qui incita le commandant de l’expédition à accepter que le Tahitien soit embarqué pour la suite du voyage et le retour en Europe. Bougainville (Poutaveri) et Ahutoru (Louis) avaient en effet  échangé leurs noms, selon la coutume tahitienne.

Deux « mondes » se rencontrent

Quand l’expédition arrive au large de l’île de Tahiti, après des mois de mer, une partie des équipages est atteinte de scorbut. Face à la situation sanitaire désastreuse de ses hommes et malgré un littoral difficile d’accès, Bougainville décide de leur y accorder un peu de repos. Cette relâche de neuf jours lui permet de renouveler son eau potable ainsi que faire le plein de vivres frais. Des pirogues, qui ne semblent pas hostiles, les entourent. L’un des Tahitiens, assez aventureux, monte à bord de l’Étoile avec des cadeaux (bananes, petit cochon…) en signe de paix et y passe même la nuit. C’est Ahutoru. Si les relations sont cordiales, elles ne sont pas sans conséquences perturbantes pour la vie du navire car le jeune homme dévoile la présence d’une femme à bord de l’Étoile. L’assistant du botaniste de l’expédition était en fait… une assistante. L’affaire n’était sans doute pas ignorée de l’équipage, exclusivement masculin, mais elle n’avait pas été notifiée officiellement (voir plus loin l’aventure de Jeanne Baré). Elle aura aussi des répercussions à terre, les Tahitiens voulant « honorer » la jeune femme, obligeant l’un des officiers présents à (le) la protéger.

Un long voyage pour rejoindre l’Europe

L’expédition Bougainville était partie fin décembre 1766 de Brest, en France, pour n’arriver à Tahiti qu’en avril 1768. Avec, il est vrai, plusieurs missions intermédiaires aux Malouines et en Amérique du Sud. Le voyage de retour n’en sera pas moins long et le pauvre Ahutoru ne débarquera à Saint-Malo que le 16 mars 1769. Une première désillusion l’attendait d’ailleurs quelques jours après son départ, au large de Raiatea (îles sous-le-Vent), son île d’origine où il souhaitait se rendre. On lui refusa cette escale dans l’île sacrée. S’en suivra un périple de plusieurs mois, compliqué et parfois dangereux, au cours duquel le Tahitien sera confronté à de nombreuses épreuves, à l’instar des équipages : une errance pendant 15 jours à l’intérieur de la Grande Barrière de corail, la traversée des îles Salomon puis de la Papouasie où ils subiront les attaques d’indigènes hostiles et de pirates, un tsunami mais la moindre des épreuves n’est pas la maladie.  En août, Bougainville note que 45 membres d’équipage sont atteints du scorbut. S’en suivra une escale à Batavia (Djakarta) où Ahutoru découvre une ville pour la première fois, mais où il tombe malade. Les navires font ensuite relâche à Port-Louis – l’île de France (actuelle île Maurice) – pendant un mois durant lequel le Tahitien rencontre la « bonne société » expatriée locale, qui compte parmi ses membres l’administrateur colonial Pierre Poivre (d’où le nom de l’épice éponyme) et l’écrivain Bernardin de Saint-Pierre. De là, la Boudeuse se dirigera vers le cap de Bonne-Espérance où, à terre, Ahutoru aura l’occasion de découvrir des girafes. En février 1769, au large des Açores, il est à nouveau malade mais le voyage s’achève bientôt et le navire arrive à bon port, à Saint-Malo, presqu’un an après son départ de Tahiti.

Ahutoru à la cour de Louis XV avant son retour inabouti à Tahiti

En France, essentiellement à Paris et à Versailles, Ahutoru est le protégé du comte de Bougainville, qui le présente comme un noble de son pays à la cour de Louis XV, où il peut assister à la cérémonie du lever du roi. Certains courtisans se moquent de sa prononciation du français, dont il a appris quelques mots, et de son comportement malhabile. Mais cela ne l’empêche pas de rencontrer certaines des plus célèbres personnalités scientifiques de l’époque. Avec Bougainville, il fréquente aussi les salons mondains à la mode et se familiarise avec les habitudes parisiennes. On dit qu’il adorait les spectacles d’opéra. Il avait aussi apparemment beaucoup de succès auprès de la gente féminine, émoustillée par ce que rapportèrent Bougainville et ses compagnons lettrés voyageurs concernant les mœurs tahitiennes de l’amour. Le philosophe Voltaire écrit dans Les oreilles du comte de Chesterfield et le chapelain Goudman qu’ « avec l’arrivée du Tahitien en Europe… on découvrait un pays où l’acte sexuel n’était ni sacré ni interdit ».

Le Tahitien, néanmoins, bien que profitant de ce séjour pour découvrir énormément de choses qui lui etaient inconnues, subit les rigueurs du froid hivernal et éprouva sans doute la nostalgie de son île. Bougainville ayant tenu sa promesse de le faire revenir à Tahiti, Ahutoru repartit de France le 4 mars 1770, d’abord à destination de l’île de France (l’île Maurice) où il retrouva le 23 octobre ses connaissances, dont Philipert Commerson et Jeanne Baré, qui y étaient restés. Il y séjourna en fait presqu’un an et ne reprit la mer pour sa patrie que le 18 septembre de l’année suivante. Malheureusement, une épidémie sévissait et le Tahitien fut déclaré atteint de la petite vérole (la variole) quelques jours après son embarquement. Son navire fut mis en quarantaine devant Fort-Dauphin, à Madagascar, et Ahutoru s’y s’éteignit dans la nuit du 7 novembre 1771, soit près de trois ans et demi après son départ de Tahiti. Son corps fut immergé dans l’océan Indien selon les rites chrétiens de la Marine royale. Philippe Prudhomme a tiré un roman de son aventure.

Claude Jacques-Bourgeat

Ahutoru : « Il possède en intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté » (Bougainville)

Fort-Dauphin, sur la cote sud-est de l’île de Madagascar où le 7 novembre 1771, s’éteignit Ahutoru alors sur le chemin du retour de Tahiti. © Babelon Pierre-Yves / Alamy Stock Photo

Ce portrait, intitulé « portrait de Otoo », est généralement considéré comme celui du roi Pomare 1er.  Mais Ahutoru (dont le nom est assez proche de Otoo) aurait pu lui ressembler. Originaire de Raiatea, celui-ci était le fils d’un chef de Tahiti – et donc à ce titre de la caste des arii (nobles) – et d’une captive d’une île voisine. Il était néanmoins apparenté à l’une des deux « races » que décrit Bougainville. Si l’une est grande et plus claire, écrit le voyageur-écrivain, la seconde « est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs comme du crin ; sa couleur et ses traits différent peu de ceux des mulâtres. Le Tahitien qui s’est embarqué avec nous est de cette seconde race, quoique son père soit chef d’un canton ; mais il possède en intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté », écrit-il dans Le Voyage.

Jeanne Baré, première femme à faire le tour du monde

L’expédition Bougainville a aussi été l’occasion d’une autre « première mondiale », implicitement liée à celle réalisée par Ahutoru. Une femme déguisée en homme et se faisant passer pour l’assistant de l’un des scientifiques, le botaniste Philibert Commerson, était à bord de l’un des deux navires. Chose strictement interdite par la législation de la Marine royale. Au cours du voyage de retour, Commerson et Jeanne Baré (Baret ou encore Barret, selon les chroniqueurs) resteront sur l’île de France, Bougainville souhaitant éviter les ennuis à son retour en France. L’administrateur colonial Pierre Poivre leur offrit d’excellentes conditions d’installation afin de poursuivre leurs travaux de botanique. Après la mort de Commerson, Jeanne y ouvrit un cabaret-billard puis épousa un officier de la marine française . Le couple rentra en France cinq ans plus tard, en 1776, où elle reçut l’héritage que lui avait légué Commerson. Malgré son passage pour le moins clandestin en tant que femme au sein de l’expédition Bougainville, elle fut reconnue comme étant la première femme à avoir réalisé un tour du monde. Elle fut même reçue par Louis XVI en novembre 1785. Celui-ci, la qualifiant de « femme extraordinaire », lui fit verser une pension de 200 livres pour avoir partagé « avec le plus grand courage, les travaux et périls » de Commerson. Elle mourut le 5 août 1807, à l’âge de 67 ans. Son aventure a donné lieu à plusieurs romans et BD.

Coraux, « C’est de notre survie dont il est question »

14 janvier 2019 in Découverte, Nature, Non classifié(e), Portrait

Scientifique, chercheur et professeur de réputation mondiale, Bernard Salvat a consacré sa vie à l’étude des récifs coralliens et à leur sauvegarde. En 1971 à Moorea, il a créé le Criobe, centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement. Il est notre guide pour découvrir cet écosystème fascinant qui est au cœur de l’environnement et de la vie polynésienne. Un regard nécessaire au moment où sur la planète entière les coraux sont menacés.

Pouvez-vous nous dire depuis quand des récifs coralliens existent sur notre planète ?

Bernard Salvat : Les coraux actuels constructeurs de récifs coralliens ont des ancêtres très lointains qui remontent à quelques centaines de millions d’années. Disons que les récifs coralliens du temps des dinosaures, il y a une centaine de millions d’années, ressemblaient un peu à nos récifs actuels, bien qu’il ne s’agisse pas des mêmes espèces.

Comment des coraux arrivent-ils à construire ces imposants récifs et former des îles ?

Leur secret réside dans leur association avec des algues minuscules que l’on appelle des zooxanthelles ; elles n’ont qu’une seule cellule et mesurent quelques microns (NDLR : unité de mesure, un micron correspond à millième de millimètre). Les parties vivantes du corail que sont ses polypes, sorte de petites anémones de mer les unes à coté des autres, en contiennent des millions par centimètre cube. C’est par cette association qui bénéficie aux deux partenaires animal et végétal, aussi appelée symbiose, que les coraux ont cette capacité à construire un squelette externe calcaire. Des coraux recouvrant une surface d’1 mètre carré produisent chaque année environ 10 kg de squelette. Quand le corail meurt, son squelette calcaire demeure et ainsi grandit le récif. Actuellement on compte quelque 800 espèces de coraux qui construisent des récifs coralliens.

Existe-t-il différents « types » de récifs coralliens ?

Oui, il existe plusieurs types de récifs coralliens, du moins peut-on les classer bien que la nature s’accommode mal de nos exigences de classification. Les plus communs en Polynésie française sont les récifs frangeants et les récifs-barrière qui bordent les îles hautes volcaniques et qui forment un complexe récifal très développé, allant du rivage au front du récif qui reçoit les vagues de l’océan. Et même au-delà puisque les peuplements coralliens se poursuivent sur la pente externe jusqu’à des profondeurs avoisinant les 80 mètres grâce à des eaux très claires. Et puis il y a les atolls, où il n’y a que du corail, des débris de leur squelette qui constituent les motu émergés de la couronne de l’atoll, et du corail vivant sur les pentes externes abruptes face à l’océan et dans le lagon avec les pâtés coralliens. La différence entre les récifs d’une île haute volcanique comme Moorea et un atoll, est que pour l’atoll l’édifice volcanique s’est enfoncé par son propre poids dans le plancher océanique, alors que les coraux ont continué à croître les uns sur les autres au fur et à mesure de cet enfoncement. Le volcan des atolls est en profondeur ; pour un atoll comme Mataiva ou Takapoto sous plusieurs centaines de mètres, sinon davantage.

Vous indiquiez – 80 m. Pourquoi les coraux ne vivent-ils pas plus profond ?

Tout simplement parce que les algues symbiotiques des coraux ont besoin de lumière pour la photosynthèse. En profondeur, cette lumière devient insuffisante. Toutefois, en profondeur et jusqu’aux abysses à plusieurs kilomètres de profondeur, existent d’autre coraux qui ne possèdent pas de zooxanthelle. Ces coraux sont appelés « ahermatypiques » pour les opposer à nos constructeurs de surface (hermatypiques). Ils arrivent à construire ce que l’on nomme improprement « récifs de profondeurs » et qui sont des formations « bioconstruites ». Le terme de récif n’est pas correct car il signifie « écueil » en rapport avec la surface de la mer.

Les récifs de nos îles ont-ils été beaucoup étudiés et sont-ils bien connus ?

Les premières descriptions des récifs coralliens datent du XIXe et du début du XXe siècle mais c’est réellement après la fin de la Seconde Guerre mondiale que les recherches se sont développées. Il faut attendre 1969 pour que les premiers chercheurs sur les récifs coralliens – une cinquantaine – se rassemblent pour le premier colloque international puis la création d’une association internationale. Le dernier congrès des « récifaux » rassemblait plus de 2 500 chercheurs. Pour nos îles les premiers descripteurs datent du début du XXe siècle avec le laboratoire de zoologie de Rikitea, aux Gambier, par L-G Seurat qui visita et publia sur de nombreux atolls des Tuamotu comme Marutea. Depuis 1965, les recherches se sont multipliées sur les récifs de nos îles. On peut estimer que plus de 3 000 travaux ont été publiés. Le récif de Tiahura  à Moorea a été l’objet de l’attention de plus de 300 chercheurs et il est connu du monde entier par les travaux du Criobe que vous mentionniez au début de notre interview. On peut dire que les récifs de Polynésie française sont relativement bien connus quoique bien des atolls n’aient pas encore été étudiés.

Mais quel est l’intérêt de ces recherches ?

J’allais y venir, car le chercheur travaille dans un contexte culturel, économique et social. Comprendre permet de mieux gérer et les chercheurs participent et s’investissent dans les aires marines protégées, la lutte contre les pollutions, les réglementations… Mais ils ne peuvent qu’apporter leur concours aux décisions qui sont politiques.

Les îles de la Société, les Tuamotu et les Australes possèdent des récifs florissants, pourquoi n’est-ce pas le cas aux Marquises, et aussi à Rapa tout au sud des Australes ?

Comme vous le savez, au cours de la dernière période glaciaire le niveau de la mer était environ 140 m plus bas qu’actuellement. Les calottes polaires condensaient en glace une grande partie de l’eau de notre globe. À la fonte des glaces, il y a environ 14 000 ans, le niveau a remonté. On entrait dans une période interglaciaire et au cours des 14 derniers millénaires le niveau s’est élevé jusqu’à son niveau actuel. Dans les îles de la Société et les Tuamotu, les coraux ont continué à croître et, par accumulation de leurs squelettes, le récif a suivi la montée des eaux.  Vous avez environ 40 m de coraux entassés depuis 14 000 ans sous le récif-barrière de Tahiti. Ceci a été possible parce que les conditions de l’océan, essentiellement la température, ont permis aux coraux de prospérer. En revanche, aux Marquises les conditions de milieu ont été défavorables, sans doute la température des eaux trop froides en raison de courants profonds, et les coraux n’ont pas suivi. Le récif plus ancien est sous 110 mètres d’eau. À Rapa, aux Australes c’est la température actuelle de l’eau, un peu trop fraiche, qui n’a pas encore permis l’installation de récifs coralliens importants.

Existe-t-il des différences fondamentales entre les récifs coralliens des différents archipels qui en possèdent ?

Il y a les différences morphologiques que nous évoquions entre les formations récifales des îles hautes et celles des atolls. On peut également remarquer les récifs peu développés de l’îlot volcanique Mehetia, à l’est de Tahiti, dont les dernières éruptions ne datent que de quelques milliers d’années et où la construction récifale est toute récente.  Mais lorsqu’existent les récifs, il n’y a pas de différence fondamentale entre les archipels hormis une richesse en espèces différente. Les récifs des îles de la Société sont les plus riches en espèces de coraux, de mollusques ou de poissons, mais cela n’affecte pas leur abondance. Par ailleurs, des archipels ont vu évoluer des espèces qui leur sont devenues propre, comme aux Marquises avec un endémisme qui, pour plusieurs groupes, dépasse 10 % de toutes les espèces.

Outre le fait que ces récifs de corail et les lagons constituent l’emblématique paysage pour le tourisme en Polynésie française, ont-ils d’autres avantages ?

Bien sûr, car l’emblématique paysage et le tourisme ne sont qu’un aspect très récent de l’économie des îles polynésiennes. Le premier avantage des coraux et des récifs pour le Pays est que sans eux, les 85 atolls sur les 118 îles que compte la Polynésie française, n’existeraient absolument pas. En effet, les coraux se sont accrochés aux pentes des îles volcaniques à leur naissance et ont continué à croître alors que l’édifice volcanique s’enfonçait ; le basalte a disparu sous les coraux qui constituent maintenant les atolls. Le second avantage des récifs est la protection des côtes contre les assauts de la mer et lors des cyclones. Le troisième avantage des récifs, et non des moindres, consiste en un garde manger pour les habitants, une réalité qui par ailleurs imprègne fortement la culture polynésienne. Et n’oublions pas la perliculture.

Quel est actuellement l’état des récifs coralliens de notre territoire, et quelles dégradations majeures ont-ils subi ?

L’état des récifs dans le monde n’est guère brillant suite aux dégradations et pollutions liées aux activités humaines et à la croissance démographique. Les chercheurs ont commencé à tirer la sonnette d’alarme au début des années 80 et à cette époque il n’était pas question du changement climatique. Les récifs de Polynésie française sont relativement en bon état si l’on considère l’échelle des 118 îles avec une trentaine d’atolls inhabités. Bien entendu, les récifs des zones urbanisées sont dégradés, mais il s’agit des lagons et non des pentes externes des récifs qui sont la partie vivante de l’écosystème. En dehors des dégradations humaines, les récifs subissent les effets dévastateurs des cyclones, des périodes d’eaux anormalement chaudes et qui déclenchent blanchissement (les coraux perdent leurs algues et leurs couleurs) et mortalité des coraux, ou des invasions de la taramea, l’étoile de mer épineuse qui se nourrit des polypes des coraux. Tous ces phénomènes ont toujours existé mais c’est la fréquence et l’intensité plus forte de certains qui nous interpelle quant à l’avenir des récifs coralliens .

Vous voulez parler du changement climatique ? Et qu’en est-il du devenir de nos récifs ?

Bien entendu l’avenir est très préoccupant pour les récifs et pour certaines îles. Le réchauffement des eaux océaniques est le plus inquiétant. Les coraux ne supportent pas une température estivale de 1°C au-dessus de la normale. Lorsque les eaux restent plusieurs jours au dessus de 29-30 °C ils blanchissent et meurent. Les prévisions sont que vers 2040 ou 2050 selon les scénarios de rejets de gaz à effets de serre, avec une élévation de la température de 1,5 ou 2,5 °C, les phénomènes de blanchissements risquent d’être annuels et dans ce cas-là les récifs ne seront plus « résilients » : ils auront beaucoup de mal à récupérer. L’acidification des eaux, avec un ph qui baisse, diminue le potentiel de calcification des coraux, mais ce risque sera majeur à plus long terme. Dans l’immédiat c’est la température qui nous fait peur. Quant aux cyclones, les prédictions sont partagées : peut-être à peine plus nombreux mais sans doute plus intenses.

Mais vous ne parlez pas du niveau marin qui va monter ? Et pour nos îles ?

Votre question précédente était sur les récifs coralliens. Pour ces derniers l’élévation du niveau de la mer est une bonne chose car ils vont gagner de l’espace. Mais pour l’habitabilité c’est une autre histoire. Les avis des chercheurs sont partagés sur le devenir des atolls dont l’altitude n’est que de 4 m. Pour rester sur la Polynésie française, où l’élévation du niveau de la mer a été d’une vingtaine de centimètres en 70 ans (depuis 1950), les constats que nous avons fait sur des atolls du nord ouest des Tuamotu (Mataiva, Rangiroa, Takapoto…) montrent que la majorité des motu sont restés stables (77 %) ou ont grandi (15 %) et qu’une minorité (8 %) ont vu leur surface réduite.

Que faire pour protéger nos récifs ?

En dehors de la réponse à l’échelle mondiale qui est de réduire les rejets de gaz à effets de serre, il y a les actions de politique publique locale et les actions citoyennes. Pour les responsables politiques, il s’agit de réduire autant que faire se peut les dégradations et pollutions anthropiques qui endommagent les récifs depuis des années, car un récif en bonne santé se défendra mieux face aux conséquences du changement climatique. Il faut donc mieux gérer les récifs pour leur donner plus de résilience. Pour le citoyen, il s’agit d’être respectueux de l’environnement en pensant que « tout va à la mer » et de se mobiliser dans les associations de protection de la nature face à un développement trop souvent destructeur pour des intérêts immédiats. C’est de notre survie dont il est question !

Propos recueillis par Ludovic Lardière