Va’a, « Nos valeurs viennent de la pirogue »

Pirogues polynésiennes traditionnelles à voiles à TahitiPirogues polynésiennes traditionnelles à voiles à Tahiti devant MooreaPirogues polynésiennes traditionnelles à voiles au large de MooreaEquipage d'une pirogue Polynésienne traditionnelle à voiles au large de MooreaPirogues polynésiennes traditionnelles à voiles au large de MooreaArrivée des pirogues Polynésiennes au son du po'uArrivée des pirogues Polynésiennes au son des toe're
Va’a, « Nos valeurs viennent de la pirogue »
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Les grandes pirogues à balancier, va’a en tahitien, ayant autrefois servi aux Polynésiens lors de leurs grandes migrations à travers le Pacifique naviguent de nouveau sur ses eaux. Une spectaculaire renaissance due à des passionnés en quête des savoir-faire du passé mais aussi de leurs racines.

La forme caractéristique des voiles en triangle inversé des cinq pirogues de l’expédition Tavaru coupe l’horizon. Les embarcations approchent lentement. Faafaite, la pirogue de l’équipage tahitien, entre la première dans le port de Papeete. Puis, une à une, les embarcations accostent à quelques mètres de la plage où la pirogue Hokulea s’était arrêtée en 1976. Hokulea, cette pirogue pionnière, qui, en naviguant de Hawaii à Tahiti sans instrument, avait fait renaître et reconnaître la navigation polynésienne comme une science à part entière. L’arrivée des cinq pirogues de l’expédition Tavaru ne rassemble pas autant de spectateurs que leur illustre ancêtre. A l’époque, 15 000 personnes s’étaient pressées pour accueillir l’équipage emmené par le capitaine hawaïen Mau Piailug.

Mais, l’émotion des marins des cinq pirogues est intacte. Venant des îles Cook, de Samoa, de Fidji, de Vanuatu, de Nouvelle-Zélande et de Polynésie, ils participent à une aventure hors du commun : assurer la transmission de la navigation traditionnelle polynésienne. Un premier voyage en avril et mai a permis aux équipages de rallier les Australes aux îles Cook en passant par l’Archipel de la Société.

«Dans les années 1970, l’énigme des migrations n’était pas résolue. Le mystère de savoir comment les Polynésiens avaient traversé l’Océan demeurait. Hokulea a démontré que les voyages depuis l’Asie étaient possibles et que les Polynésiens avaient conquis l’Océan non pas en dérivant mais grâce à des connaissances de navigation, » raconte Matahi Tutavae, équipier de la pirogue Faafaite. L’expérience Hokulea des Hawaiiens a inspiré de nombreux navigateurs du «triangle polynésien». Plusieurs pirogues traditionnelles ont donc sillonné l’Océan. En 1985, c’est le Tahitien, Francis Cowan, qui rallie Raiatea, Rarotonga et la Nouvelle-Zélande à bord de Hawaiki Nui.

Héritier de ses premiers aventuriers, Matahi Tutave tient, avec ses compagnons de voyage, à retrouver le patrimoine de la navigation sans instrument. Pour lui, la pirogue doit être un lieu d’échange et d’apprentissage de la voile.

Modèle des actuels catamarans

Cette année, comme les pirogues de Tavaru, plusieurs projets de voyage à bord d’embarcations traditionnelles ont vu le jour. « On peut appeler cela un renouveau, même si la pirogue polynésienne a toujours été présente, précise le navigateur Teiki Pambrun. Le renouveau, je pense, est surtout venu d’Hawaï et de Rarotonga.» Teiki Pambrun prend aujourd’hui le large à bord du va’a motu, une pirogue à balancier, baptisée Upoo Tahiti. Il embarque avec Clément Pito. Ce dernier mûrit son projet depuis 20 ans. « Upoo Tahiti veut dire tête de Tahiti, explique Clément Pito. Le Polynésien est né de l’Océan. La pirogue était un moyen de déplacement, mais aussi de survie. Il fallait partir à la recherche d’un nouveau pays, fuir le pays de départ.»

Pour Clément Pito, le savoir-faire des ancêtres n’a jamais vraiment disparu. Il était resté dans le monde invisible des esprits. « Les plans de la pirogue sont nés de l’orbite de mes yeux, » dit-il. Il ajoute avec fierté : « Eric Tabarly le disait. Nos pirogues ont servi de modèle aux catamarans. Nos embarcations sont devenues les bateaux les plus rapides du monde sous la forme des multicoques d’aujourd’hui. »  

Les cinq embarcations conçues pour l’expédition Tavaru sont des pirogues double de type « Tipaerua ». Cette véritable roll-royce des mers se manœuvre avec une vingtaine d’hommes d’équipage. Dotée de deux coques creusées et d’une plateforme qui soutient une hutte pour s’abriter, elle permettait de transporter passagers et nourritures. Chaque partie de l’embarcation fait sens. Le côté bâbord est femelle. Cette coque était la première à être creusée. Elle était réservée aux femmes et aux enfants. Tribord s’appelle O’tane et accueillait les hommes. Les va’a tipaerua n’étaient pas réservés aux grandes traversées, mais appréciés pour leur polyvalence. Souvent utilisée pour les courtes distances, une fois déchargée, l’embarcation pouvait aller beaucoup plus loin. Les pirogues de Tavaru font toutes 22 mètres de long pour 6,5 mètres de large.

A bord de O Tahiti nui, Hiria Ottino et son équipe veulent « en six mois retracer l’histoire d’une migration qui s’est passée en six millénaires. » O Tahiti nui tentera de rejoindre la Chine en remontant d’est en ouest sur les traces des ancêtres des polynésiens venus de la région de l’actuel Taïwan. Pour les promoteurs du projet, les grandes aires de peuplement serviront d’étapes à ce voyage. Ainsi, l’équipage devrait faire relâche à Avarua, Niue, Tonga, Fidji, Vanuatu, aux îles Santa Cruz, aux Salomon, en Papouasie Nouvelle-Guinée, en Indonésie, aux Philippines avant d’atteindre le but de son expédition Shanghai.

Suivre le cap grâce aux étoiles

Toutes ces pirogues sont équipées des instruments modernes de navigation. Il faut bien satisfaire aux réglementations des autorités maritimes. Mais les capitaines et les équipages ambitionnent respectivement de s’extraire de cette modernité et de tenter de suivre leur cap grâce aux étoiles et aux courants.

Certains maîtres hawaïens détiennent des connaissances sur la navigation aux étoiles. Un atout qui fait d’Hawaï une destination incontournable pour ceux qui veulent maîtriser ce savoir. Ici ou là, dans les îles du triangle polynésien (Nouvelle-Zélande, Hawaï, îles de Pâques, Polynésie française), le bouche à oreille circule sur le nom de tel ou tel pêcheur capable de se diriger en levant la tête, en écoutant le bruit des vagues sur la coque de son embarcation, fruit de son observation attentive de la nature.

« Nous voulons retrouver le patrimoine de la navigation sans instrument. Nous avons perdu ces techniques, il faut se les réapproprier, » affirme Matahi Tutavae de Faafaite. « Nous venons de la mer. Aujourd’hui, nous avons oublié ce rapport à la nature et il faut en particulier retrouver le réflexe d’observation. »

La conjonction de ces projets est une pure coïncidence, certes, mais indique le désir toujours présent de renouer le lien avec les connaissances du passé gommées par la modernité. Mais la démarche va aussi plus loin comme l’explique Yves Doudoute du collectif Faafaite i te ao Maohi : « Ces projets autour des va’a nous aident à nous réconcilier avec nous-mêmes. Toute notre culture, toutes nos valeurs viennent du va’a. C’est le fondement même de la culture polynésienne».

 

Christine Chaumeau

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Les grandes pirogues à balancier, va’a en tahitien, ayant autrefois servi aux Polynésiens lors de leurs grandes migrations à travers le Pacifique naviguent de nouveau sur ses eaux. Une spectaculaire renaissance due à des passionnés en quête des savoir-faire du passé mais aussi de leurs racines.
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